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7 mai 2024

La psychologie de l'attente : Le Hamas est-il au volant ?, par Irwin J. Mansdorf

 « Le temps joue en faveur du Hamas, et sa stratégie aura pour effet de réduire la probabilité d'une action militaire israélienne soutenue, d'augmenter les chances que tous les otages ne soient pas rendus… » 

Irwin J. Mansdorf

- Le Hamas emploie des tactiques dilatoires dans ses négociations avec Israël. Cela lui permet de "jouer la montre" et de paralyser les actions israéliennes telles que l'entrée dans Rafah, son dernier bastion. Le Hamas ne donne pas de réponses précises aux négociateurs tout en affirmant que les négociations sont toujours en cours.

- Pendant ce temps, Israël subit des pressions pour rester à l'écart de Rafah, pour augmenter l'aide humanitaire et pour permettre aux habitants de Gaza de retourner dans le nord de la bande de Gaza - autant d'objectifs du Hamas.

- Qu'un accord soit conclu ou non, un nombre considérable d'otages israéliens restera entre les mains du Hamas, ce qui permettra à Yahya Sinwar de répéter cette stratégie.

- Si le Hamas réussit à empêcher l'action militaire d'Israël et que les forces de défense israéliennes ne parviennent pas à chasser le Hamas du pouvoir, la "résistance" palestinienne pourra proclamer la justification de son invasion d'Israël le 7 octobre 2023.

- La stratégie du Hamas doit être activement contrée pour empêcher sa victoire psychologique.

Carte des Forces de défense israéliennes (FDI) de l'évacuation des civils de Rafah avant l'offensive prévue, publiée le 6 mai 2024 (Forces de défense israéliennes).

Au 6 mai 2024, il n'y a toujours aucune certitude quant à l'issue des négociations entre Israël et le Hamas sur la question des otages et, malgré les déclarations contraires, sur une incursion des FDI à Rafah (1).

Le manque de clarté sur ces questions permet au Hamas, un acteur non étatique qui ne suit aucune règle, de prendre les devants et de déterminer la direction de la guerre qui dure depuis le 7 octobre 2023. La stratégie du Hamas devient claire : jouer un "jeu d'attente" où le temps est la variable qui sert son avantage. Plus le temps passe, plus la pression exercée sur Israël pour qu'il s'abstienne de mener des opérations militaires (2), qu'il élabore des plans pour l'après-guerre (y compris une normalisation avec l'Arabie saoudite) (3) et qu'il se soumette aux exigences de l'opinion publique et des médias pour conclure une prise d'otages (4), est forte.

En donnant l'impression de s'engager dans des négociations sérieuses, en divulguant diverses déclarations censées montrer son intérêt pour un accord et en continuant à négocier sans prendre de décision, le Hamas évite d'être accusé de refuser un accord tout en perturbant la stratégie des FDI. En fait, c'est le Hamas qui contrôle les négociations.

Il s'agit d'une stratégie que des acteurs extérieurs soutiennent. Avec des déclarations publiques répétées s'opposant à l'action israélienne à Rafah (5), le Hamas peut prendre son temps, croyant qu'Israël n'agira pas sans le consentement explicite des États-Unis. Cette attitude est confirmée par l'attaque effrontée du dimanche 5 mai 2024, lorsqu'un barrage de roquettes a été dirigé contre le point de passage de Kerem Shalom (6), le point de passage même par lequel l'aide humanitaire entre à Gaza en provenance d'Israël (7). Quatre soldats ont été tués (8). On pourrait penser que la partie faible, à savoir le Hamas, qui cherche sérieusement à éviter d'être envahie par une partie plus forte, à savoir Israël, ne s'engagerait pas dans des actions provocatrices qui vont à l'encontre de cet objectif. De plus, l'attaque est partie de Rafah, la zone ciblée par l'armée israélienne. À moins qu'une autre partie ne soit à l'origine de l'attaque, le Hamas semble avoir ignoré le risque qu'une telle attaque crée une action israélienne contre lui.

En retardant la réponse à la proposition de médiation, le Hamas détermine la voie et le rythme des négociations. C'est lui qui détermine s'il y aura un accord et il le fait alors que l'aide humanitaire continue à entrer dans Gaza, que la frontière de Rafah avec l'Égypte n'est toujours pas sous contrôle israélien et qu'il conserve la capacité de se préparer à une éventuelle attaque israélienne. Entre-temps, il continue à consolider leur retour dans les zones du nord et du centre de la bande de Gaza. (9)

Si un accord sur les otages est conclu et que, par conséquent, Israël n'envahit pas Rafah, les chances d'une action militaire future sont également réduites puisque les États-Unis sont susceptibles de s'opposer à une telle action. Si un accord n'est pas conclu et que les FDI interviennent, une action militaire soutenue dépendra à nouveau de la décision du Hamas quant à sa volonté de négocier à tout moment pour les otages. Sa stratégie consistant à faire pression sur Israël pour qu'il conclue un éventuel accord ultérieur se poursuivra probablement, et le comportement que nous observons actuellement se répétera sans aucun doute, les tactiques dilatoires servant à retarder et à perturber l'action israélienne et l'opposition internationale à l'action militaire à Rafah et à Gaza, en général, continuant à maintenir la capacité du Hamas à rester au pouvoir.

Le temps joue en faveur du Hamas, et sa stratégie aura pour effet de réduire la probabilité d'une action militaire israélienne soutenue, d'augmenter les chances que tous les otages ne soient pas rendus sans concessions significatives et, surtout, pour le Hamas, de garantir son maintien au pouvoir dans une bande de Gaza éventuellement reconstruite. Il est à espérer que tout cela ne se produira pas, mais sans une opposition efficace à la stratégie du Hamas pour la résistance palestinienne, l'atrocité du 7 octobre 2023 aura atteint son objectif.

Notes

1.https://www.nbcnews.com/news/world/cease-fire-talks-advance-israel-threatens-rafah-invasion-rcna150698  

2. https://www.commondreams.org/news/rafah-gaza-strip

3.https://www.nytimes.com/2024/04/26/opinion/israel-war-rafah-riyadh.html

4.https://www.wsj.com/world/middle-east/hamas-releases-new-hostage-video-as-pressure-grows-for-israel-to-reach-deal-2124a129

5.https://www.reuters.com/world/us-democrats-press-biden-prevent-israeli-assault-rafah-2024-05-01/

6.https://www.reuters.com/world/middle-east/hamas-claims-responsibility-attack-israel-gaza-border-crossing-casualties-2024-05-05/

7.https://www.reuters.com/world/middle-east/blinken-tours-kerem-shalom-aid-crossing-tank-fire-rings-out-gaza-2024-05-01/

8.https://www.timesofisrael.com/at-least-10-israelis-hurt-in-hamas-rocket-attack-from-south-gazas-rafah/

9.https://www.cnn.com/2024/04/14/middleeast/palestinians-return-northern-gaza-intl-latam/index.html

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Références :

The Psychology of the Waiting Game: Is Hamas in the Driver’s Seat?, traduction Le Bloc-note

Irwin J. Mansdorf, Jerusalem Center for Publics Affairs, le 6 mai 2024

Irwin J. (Yitzchak) Mansdorf, docteur en psychologie, est psychologue clinicien et chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs, spécialisé en psychologie politique.