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15 avr. 2024

La stratégie américaine et l'attaque contre l'Iran, par George Friedman

Les États-Unis ont adopté une stratégie nationale visant à utiliser la force sans risquer de faire des victimes [américaines].


George Friedman

Cette stratégie a été pleinement mise en évidence en Ukraine, où Washington a joué un rôle important, voire décisif, non pas en engageant des troupes, mais en armant les forces ukrainiennes, en utilisant des signaux politiques et le potentiel d'une présence militaire accrue pour tenter d'infléchir l'action de la Russie. Cette politique contraste fortement avec celle adoptée au Viêt Nam, où les États-Unis ont subi des pertes massives et de graves répercussions politiques à l'intérieur du pays. Les politiques menées lors des opérations en Irak et en Afghanistan étaient des variantes de cette stratégie.

Si nous pensions que l'intervention en Ukraine était unique en son genre, les événements de ce week-end suggèrent peut-être le contraire. Craignant une intervention iranienne dans sa guerre contre le Hamas, Israël a lancé le 1er avril des missiles sur un complexe diplomatique iranien à Damas, tuant deux généraux et cinq autres officiers supérieurs du Corps des gardiens de la révolution islamique. L'Iran a réagi au cours du week-end en lançant des missiles et des drones sur des cibles israéliennes. À l'heure où nous écrivons ces lignes, ces missiles et ces drones semblent avoir infligé très peu de dégâts, car le système de défense antimissile multicouche d'Israël semble avoir intercepté la plupart des projectiles. En d'autres termes, Israël n'avait pas nécessairement besoin d'une aide extérieure dans cet épisode.

Néanmoins, les États-Unis et le Royaume-Uni ont utilisé des moyens navals armés de systèmes antimissiles pour intercepter des missiles iraniens au-dessus de la Syrie, de l'Irak et de la Jordanie. À l'heure actuelle, rien n'indique que l'Iran visait des moyens américains ou britanniques, ni que les Israéliens avaient besoin d'aide. L'explication la plus probable est qu'il s'agissait d'un signal envoyé à l'Iran pour lui faire comprendre que l'attaque contre Israël pourrait entraîner une intervention des États-Unis et du Royaume-Uni, mais sans troupes [des deux pays] sur le terrain. Les États-Unis ont une longue et désagréable histoire avec l'Iran, et ils voulaient rappeler à Téhéran qu'il aurait à faire face à plus d'un ennemi s'il affrontait Israël.

Il ne s'agit pas pour les États-Unis de prendre le parti d'Israël, mais de menacer l'Iran. Le projet nucléaire iranien préoccupe les États-Unis depuis un certain temps, tout comme les tentatives de l'Iran de remodeler la région à sa guise. Les États-Unis considèrent la puissance iranienne comme une menace pour les intérêts américains. Israël est peut-être un allié américain, mais la défense d'Israël n'était pas la motivation première de Washington. Sa principale motivation était de dissuader l'Iran d'adopter un comportement expansionniste.

Les actions de Washington au cours du week-end sont donc conformes à son désir de ne pas déployer de troupes dans une guerre avec un ennemi très motivé qui se bat sur son propre terrain. Lorsqu'un défenseur est à la fois motivé et raisonnablement bien armé - comme ce fut le cas, par exemple, au Viêt Nam - les États-Unis ne peuvent, pour des raisons stratégiques et politiques, soutenir un conflit indéfini et subir des pertes. Pourtant, les stratèges américains considèrent qu'il est essentiel de montrer que le conflit est important pour les États-Unis et qu'ils sont prêts à façonner les combats en conséquence - mais pas en envoyant des troupes sur le terrain.

En d'autres termes, leur stratégie dans le conflit au Moyen-Orient est similaire à celle qu'ils ont poursuivie en Ukraine : renforcer leurs alliés avec des armes puissantes tout en évitant les pertes. Nous assistons aujourd'hui à l'émergence d'une situation similaire au Moyen-Orient. De même que l'intérêt des États-Unis pour l'Ukraine est moins lié à l'Ukraine qu'à l'endiguement de la Russie, l'intervention américaine au Moyen-Orient vise moins à soutenir Israël qu'à endiguer l'Iran. L'interception de quelques missiles iraniens ne contribue pas beaucoup à accroître la capacité défensive d'Israël, mais elle permet de démontrer les intentions des États-Unis pour l'avenir.

S'efforcer d'entrer en guerre sans subir de pertes massives est, d'une certaine manière, une stratégie qui existe à un certain niveau depuis un certain temps, mais qui est en train de devenir le cœur de la stratégie américaine. Son succès dépend de la force et de la volonté de l'ennemi, et toute erreur d'appréciation obligera les États-Unis à reconsidérer leur position ou les forces qu'ils doivent utiliser. Je considérerais normalement que cela fait partie de la stratégie américaine, mais à la lumière des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, je pense que c'est la nouvelle normalité, non seulement pour les questions mineures, mais aussi pour la gestion de défis plus vastes et à plus long terme.

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US Strategy and the Iran Strike  traduction Le Bloc-note

Par George Friedman, Geopolitical Futures, le 15 avril 2024

George Friedman est un prévisionniste géopolitique et un stratège en affaires internationales de renommée internationale, fondateur et président de Geopolitical Futures.