13 juillet 2021

Un regard sur l’apartheid en terre d’Islam

Si l’apartheid désigne un régime d’oppression institutionnalisé d’une partie de la population, alors la dhimma islamique en fournit l’exemple le plus abouti.
Jean-Pierre Bensimon

La dhimma, un ensemble de dispositions qui encadrent le statut des non-musulmans juifs, chrétiens et zoroastriens en terre d’Islam, est l’objet  d’innombrables commentaires et traités de jurisprudence islamique  depuis son émergence, deux siècles après la mort du Prophète, jusqu’à nos jour. Remarquablement décrit dans de nombreux ouvrages par Bat Yé’or |1], une historienne égypto-israélienne, ce statut se présente comme un rapport juridique d’extorsion/humiliation de groupes religieux dominés et les titulaires musulmans de l’autorité à tous les étages de la société. Son institutionnalisation au cœur de l’abondante théologie islamique et le raffinement de ses pratiques de sang et d’humiliation en font le modèle de référence dont les théoriciens de l’apartheid pouvaient à peine rêver.




Le sujet de la dhimma, le dhimmi , bénéficie du droit à la vie, du droit ne pas être réduit en esclavage, et de pratiquer discrètement sa religion. En contrepartie, il doit payer un impôt de capitation, la jizya, l'impôt foncier, le kharadj majoré, un impôt de dispense du service des armes, des taxes majorées de commerce et de transport, etc. Souvent on lui demande des enfants (devchirmé chez les Ottomans) et des filles à marier avec des musulmans. Le dhimmi doit aussi effectuer les corvées qui lui sont ordonnées, ne pas détenir d'armes, et revêtir un habit particulier, généralement ridicule, pour ne pas être confondu avec un musulman. Il ne doit pas monter à cheval, ni construire des lieux de culte, ni même les ravaler. Surtout le dhimmi doit vivre dans l'avilissement. Il reçoit un soufflet quand il paie l'impôt et il est soumis à des humiliations quotidiennes [2] qui lui rappellent son refus entêté de la vraie religion, et son statut éphémère de "toléré".|3] Du fait de sa persistance à une échelle multiséculaire et de sa mise en œuvre dans d’immenses territoires, la dhimma connait des variantes locales. Mais curieusement, elle conserve partout une colonne vertébrale identique à l’épreuve du temps.

I - Modèle de Médine et modèle de Khaïbar à l’époque contemporaine

On estime en Occident que le statut réservé par l’islam aux « peuples du livre » est un legs médiéval caduc, qu’il gît au fond de l’histoire comme « les mondes disparus tout entiers » de Paul Valéry, et que son décryptage devrait être laissé aux historiens. La quasi disparition de ses dispositions dans le droit positif de la plupart des pays musulmans plaide en ce sens. Pourtant, de facto sinon de jure, non seulement le rapport de mépris et d’oppression est toujours présent comme culture populaire, mais il pèse aussi lourdement sur les décisions judiciaires, les débats politiques , l’enseignement, et la vie professionnelle des pays musulmans. On prend conscience de cette senteur civilisationnelle,  quand on entend par exemple le patron d’un bar du Pakistan qui vient de mettre à la poubelle un verre en bon état, expliquer, « …le client était chrétien, cela se voit à son teint et son attitude, je n’ai pas voulu lui faire de peine, j’ai attendu qu’il parte. Mais par respect pour la clientèle, je ne peux pas servir un verre souillé de la bouche d’un chrétien. » |4]

Si le terrible statut de « protégés » de l’islam est une vieille affaire, ses effets sur le monde contemporain sont considérables. Ils remodèlent sous nos yeux  des sociétés entières. La disparition accélérée des chrétiens de Mésopotamie n’est au fond que l’exécution d’une clause de la dhimma. Une nouvelle démographie religieuse, inédite, est en train de se cristalliser de ce fait, en Orient et au-delà, pour très longtemps. 

Pour comprendre la dynamique contemporaine de l’apartheid théologique islamique, il faut revenir brièvement aux sources premières. Ce régime renvoie en fait au récit islamique de l’Hégire, quand le Prophète installait son pouvoir à Médine. N’obtenant pas le ralliement des trois tribus juives de cette ville au message divin dont il se disait porteur, Mahomet allait procéder en 624-625 à ce que l’on qualifierait aujourd’hui de nettoyage ethnique dans les règles, avec dépossession, exil forcé, réduction en esclavage et liquidation physique. C’est ce que nous appellerons le modèle de Médine, où les non-musulmans sont purement et simplement effacés du paysage sociétal. Par contre, le même récit indique que quelques temps après, en 628, le Prophète infligeait une défaite militaire aux tribus juive de Khaïbar, une grosse oasis à bonne distance de Médine. Cette fois, loin de déposséder ou d’éliminer les vaincus, le Prophète leur proposa un pacte qui consistait en gros à lui  livrer année après année la moitié des récoltes en échange de la vie sauve et du droit de continuer de vivre entre eux, dans leur culture. C’est le modèle de Khaïbar qui s’affinera au cours des conquêtes pour aboutir au régime sophistiqué de la dhimma.

Il y a donc dans l’islam traditionnel deux modèles jumeaux alternatifs, donnant une réponse à la question du rapport des musulmans avec les non-musulmans en terre d’Islam : le modèle de Médine, c’est-à-dire  le nettoyage ethnique abouti, et le modèle de Khaïbar, la dhimma, c’est-à-dire la sous-citoyenneté, les interdits et l’exploitation. 

Au sein du Dar al-Islam, notre époque est marquée par la transition à grande échelle du modèle de Khaïbar au  modèle de Médine. La disparition  accélérée des non-musulmans de leur aire native est une cancel culture en actes, visant des peuples entiers. Que ce soit brutalement, au cours d’une guerre, ou par un lent épuisement, l’évaporation physique d’un groupe humain soumis  aux morsures de la discrimination, aux voies de fait, à l’asphyxie économique, et à des prélèvements humains  (soustractions de femmes et d’enfants) n’est que le produit systémique de la dhimma, comme stade suprême de l’apartheid islamique.

II - La transition de la dhimma/apartheid  au nettoyage ethnique

Par exemple, si les chrétiens représentaient 35% de la population turque en 1900, il ne sont plus que de 0,2% aujourd’hui. Ils en reste environ 1% en Irak. En Syrie ils pouvaient être  encore 10%, avant Daesh... Au Pakistan, les minorités non musulmanes (hindoue, chrétienne, sikh…), représentaient au moins 20 % de la population en 1947, elles sont moins de 4 % aujourd’hui

Le tableau ci-dessous donne une image plus globale du triomphe du modèle de Médine comme aboutissement de celui de Khaïbar.

1) Pays d’Islam ayant quasiment achevé le processus d’apartheid ethno-religieux
Moyen-Orient, Asie


Afrique du nord


Source: Base de données CIA [5]

Les dirigeant des pays d’Islam post-apartheid, « nettoyés » de leurs populations « protégées », peuvent se réjouir de la fin de la pluralité religieuse sur leur territoire. Ainsi, le ministre de la défense turc de 2002 à 2011, M. Vecdi Gönül, pouvait exprimer à un siècle de distance sa satisfaction devant le succès historique du nettoyage intégral des chrétiens: "Pourrions-nous avoir aujourd'hui le même État-nation si la présence des Grecs dans la région égéenne et des Arméniens en divers endroits de la Turquie était restée similaire?... L'une des plus grandes réalisations d'Atatürk, qui a aboli le califat pour établir une nation, a été l'échange de population entre la Grèce et la Turquie en 1923"[6]

Les facteurs du nettoyage ethno-religieux

On peut relever plusieurs causes générales du nettoyage ethnique des « gens du livre » comme aboutissement spectaculaire de l’apartheid musulman :

La pureté religieuse en terre de prophétie.  En Arabie, le second calife, Omar Ibn al-Kittab, invoqua au cours de son règne, de 634 à 644, la prescription de hadiths qui figurent sous plusieurs formes dans le recueil réputé d'Al Boukhari, "J'expulserai les Juifs et les chrétiens de la péninsule arabique et je ne laisserai personne y demeurer qui ne soit pas musulman" ou encore [7] "il n'y a pas place pour deux religions dans la péninsule arabique". Fort de cette légitimation religieuse, le calife Omar aurait alors expulsé d'Arabie les Juifs de Khaïbar et de nombreuses tribus chrétiennes du nord. 

L’épuisement des dhimmis  comme groupe: une population, support d’une culture, peut s’évaporer  avec le temps par le génocide (révocation de la clause de « protection »), par absorption  (prélèvement des femmes, conversions de masse) où par l’exil (provoqué par l’asphyxie économique ou par l’appel de terres plus accueillantes). Tous ces éléments participent à l’extinction actuelle du christianisme oriental en Mésopotamie. Ils confirment le nettoyage ethnique comme phase ultime de la dhimma.

Le manquement des dhimmis aux obligations de leur statut d’infériorité : ce fut une des accusations justifiant les génocides arméniens entre la fin de 19ème et le début du 20ème siècle. Ces derniers étaient soupçonnés de subversion et de complicité avec les Russes. Lors des massacres de 1894/96, répétition des massacres de 1915, un diplomate britannique d’Urfa notait : "Les responsables de ces massacres sont guidés dans leur action par les préceptes de la chériat [charia]. Celle-ci précise que les rayat [sujets] chrétiens tentés d'en appeler aux puissances étrangères, de transgresser les limites fixées par leurs maitres musulmans pour se débarrasser de leur joug, doivent payer de leurs biens et de leurs vies à la merci des musulmans....[Les Turcs] considèrent donc que le massacre des Arméniens et la confiscation de leurs biens constituent pour eux un devoir religieux et un objectif légitime." |8]

La décolonisation : en Afrique du nord, elle sera un accélérateur du processus historique d’épuisement des minorités juives et chrétiennes autochtones engagé depuis des centaines d’années. La guerre d’indépendance algérienne menée par les moujahidin  sous le drapeau du jihad s’était fixé pour objectif l’épuration ethnique des populations non musulmanes nouvellement fixées (depuis un siècle environ). Le massacre des « Européens » d’ Oran du 5 juillet 1962 véhiculait un message clair : « la valise ou le cercueil. » Le régime de « protection » leur était refusé au profit du modèle de Médine.

La fitna (discorde ou guerre entre musulmans) : les musulmans sont souvent en guerre contre d’autres musulmans sur la base de clivages ethniques  souvent transmutés en clivages religieux autour de la fitna sunnites vs chiites. Des minorités se considérant comme musulmanes par exemple les Alévis, les Kurdes, les Ahmadites, les Alaouites, les Baloutches, les Baha’ïs, etc. sont périodiquement des cibles du Jihad sous l’accusation d’hypocrisie ou de falsification l’islam. Une tradition évoque même la présence chez les musulmans de 70 tribus dont une seule serait authentiquement sur la voie d’Allah. En première ligne dans les conflits inépuisables qui en découlent, les minorités non-musulmanes essuient de violentes attaques qui aboutissent à l’exil. Car pour démontrer la profondeur de leur foi, donc de leur supériorité, les jihadistes  redoublent de cruauté vis-à-vis des dhimmis et autres Infidèles à portée de main. Les victimes de Daesh étaient malencontreusement au carrefour de la dhimma, de la fitna et du jihad, des concepts de quinze siècles d’âge.

A titre d’illustration, un focus sur le Pakistan :

Apartheid/dhimma dans la vie quotidienne au Pakistan

La loi sur le blasphème

Suite à la partition de 1971 avec le Bangla Desh, l’islam est promulgué religion d’État en 1973. En 1986 entrent en application la législation sur le blasphème amendée par Zia ul-Haq avec l’ajout de plusieurs articles dans le Code pénal de 1860, dont l'article 295-C. Il punit les «remarques désobligeantes envers le Saint Prophète». Quiconque «profane le nom sacré du Saint Prophète Mahomet (paix à son âme) sera puni de mort ou emprisonné à vie et devra payer une amende.»
En 2011, l'assassinat du gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, tué pour avoir pris la défense d'Asia Bibi, puis le meurtre du ministre catholique des minorités religieuses, Shahbaz Bhatti, ont étouffé toute velléité de débat sur la législation sur le blasphème. Le climat autour de ce thème s'est même durci.
Quand l’avocate Aneeqa Maria Anthony plaide contre une accusation de blasphème, elle le fait par écrit, en tendant des bouts de papier au juge Un stratagème lui permet d’éviter d’être elle-même accusée de blasphème par les militants religieux qui cherchent à l’intimider dans la salle d’audience : elle lit à voix haute des sourates du Coran. «Cela vous donne une idée du climat actuel », dit-elle. 
« Nous vivons une époque où tout est blasphème, la loi est sujette à des centaines d’interprétations. J’en suis au point où j’interdis à mes enfants d’avoir un compte Facebook, de peur qu’ils ne partagent, qu’ils ne «likent» quelque chose qui à terme sera interprété comme insultant vis-à-vis de l’islam.»
En mars 2014, Sawan Masih, 32 ans, balayeur de rue chrétien , a été condamné à mort pour blasphème après une discussion arrosée avec un collègue musulman. «Je leur dis : drogué ou ivre, ta langue fourche plus facilement. Que feras-tu si on t’accuse de blasphémer ? Regarde ce qui est arrivé à Sawan» explique un élu.
Un policier pakistanais a tué, avec un couteau de boucher, un homme acquitté il y a plusieurs années par un tribunal d'une accusation de blasphème, a annoncé la police samedi. Waqas Ahmed avait été jugé en 2016 pour blasphème après une publication sur Facebook, mais le tribunal l'avait acquitté. Le policier, Abdul Qadir, décrit comme n'ayant jamais accepté ce verdict, l'a attaqué vendredi soir, armé d'une feuille de boucher, dans la ville de Rahim Yar Khan, dans la province du Penjab. Ce policier «prévoyait de l'attaquer depuis 2016, l'accusant d'avoir manqué de respect au prophète Mohammed», a expliqué à l'AFP un responsable de la police, Rana Muhammad Ashraf. (juillet 2021)

La vie de tous les jours au Pakistan

Nour Afzal Abasi, 25 ans, est chanceux : son commerce, qui donne sur la très large Circular Road, profite du flux de la gare routière toute proche. Alors, quand un adolescent à la mine studieuse s’attable au comptoir cet après-midi-là, parmi d’autres clients, il le sert sans distinction. Mais lorsque le jeune homme s’éloigne, Nour jette son verre d’un mouvement sec dans une benne à ordure. Le motif lui paraît évident : le client était chrétien, « cela se voit à son teint et son attitude, détaille-t-il d’un air gêné. Je n’ai pas voulu lui faire de peine, j’ai attendu qu’il parte. Mais par respect pour la clientèle, je ne peux pas servir un verre souillé de la bouche d’un chrétien.» (2019)
On qualifie fréquemment ici les chrétiens de chouras, soit «intouchables», «dégoûtants» en ourdou, la langue officielle de ce Pakistan dont le nom signifie le «pays des purs».
Selon une commission dépendant du ministère des Droits de l’homme pakistanais, chaque année, au moins 1 000 jeunes filles chrétiennes, mais aussi hindoues, sont forcées de se convertir à l’islam et d’épouser leurs ravisseurs sous la contrainte, bien que la loi interdise cette pratique.
L’affaire Asia Bibi ayant porté un coup cinglant à l’image du pays à l’étranger, l’État rappelle que malgré la prévalence d’un islam souvent radical, il autorise les chrétiens à bâtir des églises et à célébrer leur culte. Entre 2013 et 2017, cinq attentats majeurs ont ciblé les lieux de culte chrétiens.
«Balayer le sol, nettoyer les égouts sont des tâches que les Pakistanais musulmans, particulièrement au Pendjab, qui reste très empreint de culture indienne, considèrent comme indignes.» Dans les journaux, il est courant de tomber sur des annonces d’employeurs recherchant des éboueurs «non-musulmans». Ceux en quête de cuisiniers ou de nounous ciblent à l’inverse des «musulmans» : s’il y a de la cuisine à faire, de la nourriture à proximité, ou de l’eau, les chrétiens sont écartés.
L’avocate Aneeqa Maria, déjà citée, a bénéficié du très réputé réseau d’écoles et lycées privé hérité de la présence missionnaire comme des milliers de femmes de l’élite chrétienne. Quelque 90 % des élèves de ces établissements, qui continuent de voir défiler l’élite pakistanaise, sont musulmans.

2) Le cas des pays abritant toujours une minorité non-musulmane significative

A l’inverse, il y a des pays musulmans où la proportion des non-musulmans, bien qu’en recul,  n’est pas négligeable

Pays ayant conservé une minorité chrétienne significative

Le droit des personnes et l’appareil judiciaire de ces pays, en conformité avec la doxa internationale sur les droits de l’homme, se gardent bien de formaliser les inégalités et les crimes d’apartheid hérités de la dhimma. Mais ils se poursuivent car après tant de siècles, ils demeurent inscrits dans la culture autochtone. Et les édifices, les cérémonies cultuelles, et la présence physique des adeptes des religions falsificatrices réactivent en permanence  les violents préjugés de la majorité musulmane.

Du fait de son effectif et de son ancienneté l’exemple de la minorité copte en Égypte est particulièrement instructif des crimes et des discriminations infligées aux minorités chrétiennes.

Apartheid/dhimma dans la vie quotidienne en Égypte

Discriminations courantes
La constitution stipule que "l'islam est la religion de l'État... et les principes de la charia islamique sont les principales sources de la législation," tout en reconnaissant l’égalité des citoyens devant la loi. Elle criminalise la discrimination et "l'incitation à la haine" fondée sur "la religion, la croyance, le sexe, l'origine, la race... ou toute autre raison."
Toutes les écoles d'Égypte abritent une mosquée, mais jamais un espace dédié au culte chrétien ;
Le Coran est souvent utilisé comme manuel d'enseignement de l'arabe, y compris pour les élèves chrétiens;
La langue arabe est enseignée exclusivement par des professeurs musulmans ;
L'État contrôle méticuleusement les patrimoines fonciers, mobiliers  et immobiliers des chrétiens ;
Un musulman qui se convertit au christianisme perd de nombreux droits en matière d'héritage et de garde des enfants. La police est souvent violente avec lui. Par contre un chrétien qui se convertit à l'islam est bien traité ;
Les Coptes qui commettent des crimes contre les musulmans sont punis bien plus sévèrement que les musulmans dans le cas inverse ;
Les Coptes ne peuvent pas s'inscrire à Al Azhar, l'université islamique renommée ;
La langue copte n'est pas enseignée à l'université ;
Il n'y a très peu de Coptes à l'Assemblée nationale, peu de Coptes dans les administrations, et  aucun au grade d'ambassadeur ou de doyen d'université ;
La loi égyptienne réserve aux Coptes 5 % des emplois de la police et de l'armée, mais leur nombre réel est bien inférieur, d'environ 1,5%, alors que ces chrétiens font au moins 10% de la population; très peu de Coptes peuvent accéder aux académies de l'armée et de la police
Très peu de Coptes sont autorisés à travailler dans le domaine des sciences ;
Sur 540 footballeurs professionnels, un seul est chrétien ;
Selon des sources coptes des centaines d'entre eux auraient été tués par des musulmans ces 30 dernières années, mais leur dénombrement exhaustif est impossible ;
En principe, les Coptes ne sont pas autorisés à construire des églises, ni à effectuer des ravalements. Il leur faut obtenir une permission délivrée par le Président de l'État en personne, ce qui prend des années; la loi de 2016 est censée faciliter les constructions et les réhabilitations ;
La loi de 2016 sur la légalisation des églises sans licence a abouti à la fermeture au moins transitoire de nombreuses églises ;
La loi de l'État égyptien interdit aux musulmans l'apostasie. Les Coptes subissent en conséquence une propagande agressive qui les accuse de vouloir convertir les musulmans, et de cacher les convertis dans les églises ou les monastères. La rumeur d'une conversion au christianisme est suffisante pour déclencher  des troubles graves comme l'agression de Coptes ou l'attaque d'édifices religieux par une foule déchainée en recherche de la cache du suspect. 
Quand la tension monte autour d’un édifice religieux chrétien, une commission de conciliation est créée qui aboutit généralement à la fermeture de cet édifice.

Exemples d’exactions dans la période 2006-2011 de montée de l’islam radical en Égypte

Dans cette période le pays connait une montée de l’islam radical sunnite qui conduira à la prise de pouvoir des Frères musulmans sous la houlette de  Mohamed Morsi en 2012

2006
18 janvier, le village d'al-'Adisat, Louxor. Des milliers de musulmans attaquent des coptes qui avaient transformé une maison en église. Deux morts, des dizaines de blessés, église et maisons brûlées. 
21 février, village d'al-Ayat, Gizeh. Des musulmans attaquent des coptes, 40 blessés, l'église est brûlée.  
14 avril. Un copte est poignardé, ce qui déclenche trois jours d'affrontements sectaires au cours desquels 21 personnes sont tuées et trois églises sont attaquées.  
21 octobre, Alexandrie. Un affrontement éclate entre musulmans et chrétiens, les musulmans étant irrités par la distribution d'un film qu'ils considèrent comme offensant ou désobligeant envers les musulmans. 

2007
12 février, Armant. Des groupes de musulmans égyptiens mettent le feu à des magasins appartenant à des chrétiens après avoir entendu des rumeurs sur une relation amoureuse entre une musulmane et un copte. 
11 mai, al-Ayat, Gizeh. Des musulmans agressent les résidents coptes, 20 blessés. 

2008
Plus de 70 attaques contre des coptes ont été enregistrées en 2008... Même les chrétiens qui prient dans leur maison sont parfois agressés.  
29 mai 2008. Quatre coptes ont été tués lors d'un vol de bijoux au Caire. Selon la police, une cellule présumée d'islamistes était responsable de l'attaque. 
31 mai, Minya. Un groupe important de Bédouins musulmans armés d'armes automatiques assaillent des moines et des ouvriers sur des terres bordant le monastère d'Abu Fana, que les moines cultivent. Au cours de l'attaque, un musulman est mort, trois à sept chrétiens ont été blessés, et plusieurs moines ont été enlevés et maltraités. 
21 juin, Fayoum. Cinq personnes sont blessées lors d'une manifestation après la conversion d'une femme copte à l'islam. 

2009
18 avril, village de Hagaza, Qena. Des hommes armés musulmans ont tué deux coptes et en ont blessé un alors qu'ils quittaient l'église après un service de Pâques. 
21 juin, le village d'Ezbet Boushra-Est (sud de l'Égypte). Des maisons sont détruites car on soupçonne qu'une messe est secrètement célébrée au domicile d'un prêtre. 
21 novembre, les villages de Farshoot, Kom Ahmar, Shakiki et Ezbet Waziri. À la suite d'informations faisant état d'abus sexuels commis sur une fillette musulmane (âgée de 12 ans) par un copte de 21 ans (qui a ensuite été arrêté), des musulmans ont attaqué des chrétiens et ont pillé, vandalisé et brûlé des biens. De nombreux coptes pensent que les musulmans ont utilisé l'incident de viol présumé comme prétexte pour déclencher des violences à leur encontre. 
2010
6 janvier, Naga' Hammadi. Attaque contre des coptes qui sortaient de l'église après la prière, la veille de Noël. 7 morts, 9 blessés, et des émeutes se propagent dans la région.
13 mars, dans la province de Mersa Matrouh. 24 blessés lors d'affrontements entre chrétiens et musulmans. Les combats ont éclaté lorsque des habitants musulmans ont commencé à lancer des pierres sur des ouvriers chrétiens qui, selon eux, construisaient une église. On estime à 400 le nombre de personnes impliquées dans ces affrontements, qui ont abouti à l'arrestation de vingt musulmans et chrétiens. 

2011
1er janvier, Alexandrie. Une voiture explose près de l'église al-Qiddisin après la messe de minuit du Nouvel An, 21 morts, des centaines de blessés.  Plus tard, le conseil militaire - qui a pris le pouvoir en février - a été accusé d'avoir enterré l'affaire.  Cet événement a constitué un choc majeur pour la communauté copte en Égypte et à l'étranger. 
7 mars, village de Soul, Hilwan. 11 morts, 90 blessés, église incendiée. 
23 mars, Kena, un copte est attaqué par des musulmans salafistes et son oreille est coupée pour avoir eu des relations avec une fille musulmane. 
18 avril, Minya, Abu Karkas. Maisons de coptes brûlées, un mort. 
28 avril. Les musulmans de Kena manifestent contre la nomination d'un copte au poste de gouverneur du district. 
7 mai, Imbaba, Le Caire. 15 personnes tuées, des centaines de blessés, une église brûlée. 
19 mai, 'Ayn Shams. Affrontements entre coptes et musulmans qui s'opposaient à la réouverture de l'église de la Vierge. 
29 juillet, Minya, Ezbet Yacoub à Samalout. Violences en raison de l'installation d'une cloche d'église, 8 blessés. 

III - Réflexion d’étape

Rien ne serait plus stérile qu’une culture du ressentiment et de la dénonciation qui s’opposerait en miroir aux crimes de masse historiques imputables à certains musulmans au nom d’un certain islam. Une importante fraction de l’humanité se dit et se ressent musulmane, mais cette étiquette religieuse  recouvre une infinité de perceptions radicalement contradictoires, de l’humanisme le plus raffiné à la rage aveugle du djihadiste levantin, pashtoune ou gazaoui. D’ailleurs, la culture ordinaire des masses musulmanes des zones où différentes formes d’islam se sont imposées par la conquête est profondément différente de celle des espaces asiatiques où le troisième monothéisme a été introduit par la prédication.

La diversité des musulmans comme population se double d’une formidable diversité de l’islam-religion comme de l’islam-civilisation. Outre les école juridiques sunnites, il y a les variantes chiites, le kharidjisme et d’innombrables religions proto ou para islamiques intégrant la prophétie de Mahomet (Ahmadiies, Alaouites, Baha’is, etc.). Dans ce fonds inépuisable il y a place pour une multitude de visions eschatologiques et une multitude de commandements divergents.

Ce qui marque notre époque, c’est la montée en puissance de plusieurs courants révolutionnaires musulmans influents à finalité exclusivement politique ou militaire. En gros le courant khomeyniste, les Frères musulmans et les salafistes jihadistes. Ces mouvements ont pour agenda la prise du pouvoir par tous moyens et la transformation des sociétés capturées en autocraties. Leur affichage ostentatoire de leur version de l’islam n’est que le moyen d’octroyer à leur entreprise une légitimité, des financements et une assise populaire inépuisable. En réactualisant sans cesse les productions théologiques dominatrices qui ont accompagné les conquêtes de l’islam, ils jouent la carte du conflit tribal, régional, national, de civilisation.

Le meilleur service qu’on puisse leur rendre c’est de légitimer leurs appropriations, celle du nom de musulman et celle de la vraie foi islamique, en accusant abstraitement « l’islam » et « les musulmans » d’aujourd’hui des legs de l’histoire ou des forfaits de ces minorités agissantes particulièrement cruelles de notre époque.

Ces courants trouvent désormais face à eux de courageux intellectuels et des leaders politiques musulmans qui prennent le contrepied de l’islam révolutionnaire contemporain en s’attaquant à ses références doctrinales enfouies dans la théologie des premiers temps. 

Parmi les intellectuels ou théologiens de France, citons Omero Marongiu-Perria, Mohamed Louizi, Gahleb Bencheikh, Hakim El-Karoui, Abdennour Bidar, etc. dont les travaux témoignent d’une capacité critique et d’une lucidité souvent remarquables.

Parmi les hommes de pouvoir qui bousculent les doctrines rancies, le président égyptien Abdel Fattah Sissi qui posait un diagnostic magistral devant l’université Al Azhar au Caire en janvier 2015 :
 
Nous avons atteint le stade où les musulmans se sont mis à dos le reste du monde. Est-il concevable que le 1,6 milliard [de musulmans] veuille tuer le reste d'une population mondiale de 7 milliards, pour permettre aux musulmans de prospérer ? Ce n'est pas possible! [9]

Autre exemple, le prince Mohammed Ben Salmane d’Arabie saoudite, qui n’hésite pas à récuser le purement et simplement le wahhabisme  en avril 2021 :

 « si Cheikh Mohammed ben Abdelwahhab était avec nous aujourd’hui et qu’il nous trouvait engagés aveuglément dans ses textes et fermant nos esprits à l’interprétation et à la jurisprudence tout en le déifiant et en le sanctifiant, il serait le premier à s’opposer à cela […], il n’y a pas d’écoles de pensée fixes et il n’y a pas de personne infaillible. Nous devrions nous engager dans une interprétation continue des textes coraniques… » [10]

C’est d'abord en ces musulmans que réside l’espoir d’un changement d’époque.

Notes

|1] Bat Yé'or propose une synthèse qui fait référence sur la dhimma dans Face au danger intégriste, juifs et chrétiens sous l'islam, Berg international, 2005

|2] Coran, sourate 9 verset 29 "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, en état d'humiliation"

|3] Voir The legacy of Jihad, Islamic Holy War and the Fate of Non-Muslims, Andew G. Bostom, Prometheus Books, 2008

|4]  Être chrétien au Pakistan,  Marcelle Claverie, in Géo du 3 juin 2020 https://www.geo.fr/voyage/pakistan-reportage-au-coeur-de-la-minorite-chretienne-200821 Yves Ternon rapportait ainsi : "les principes qui fondaient ce statut [de dhimmi] étaient inscrits dans les mentalités et étaient appliqués dans les pratiques juridiques et fiscales : au premier regard, au premier entretien, on savait qui était musulman et qui ne l'était pas." in Les Arméniens, histoire d’un génocide, Seuil, mai 1996

|5] Les statistiques démographiques concernant les minorités du Moyen-Orient sont estimatives. La collecte et le traitement des données ne sont pas d'une grande fiabilité. Surtout, les États arabes tendent à minorer le nombre des minoritaires pour réduire l'importance des problèmes qu'ils rencontrent. Ils essaient d'éviter les interférences de l'opinion occidentale. On ne sait pas par exemple si les Coptes sont 8, 10 ou 15 millions. Selon les sources, les chrétiens d'Iran toutes obédiences confondues, seraient aujourd'hui au nombre de 35.000, 200.000 ou 800.000. Par contre les tendances à l'extinction sont bien établies. En témoigne la croissante numérique des diasporas orientales dans tout l'Occident.

|6]  Voir Comprendre le génocide des Arméniens de 1915 à nos jours, H.Bozarslan, V. Duclert et R. Kévorkian - Tallandier 2016 p. 258. L’historien turc Taner Akçam confirme ce point de vue:" Notre existence, (celle de la Turquie et d'une grande partie de ses habitants) signifie l'absence d'une autre entité, les chrétiens."

|7] Voir Al Boukhari https://sunnah.com/bukhari/69  Narrated 'Umar bin Al-Khattab: That the Messenger of Allah  said: "If I live - if Allah wills - I will expel the Jews and the Christians from the Arabian Peninsula." ou encore Sahih Muslim  The Book of Jihad and Expedition (Kitab Al-Jihad wa'l-Siyar) "It has been narrated by 'Umar b. al-Khattib that he heard the Messenger of Allah (may peace be upon him) say: I will expel the Jews and Christians from the Arabian Peninsula and will not leave any but Muslim."
Remarquons que cette vision d'une "purification religieuse" n'est pas une exclusivité de l'Islam. Elle se retrouve aussi dans l'histoire du christianisme et dans le récit biblique juif, mais pas dans les sociétés polythéistes. 

|8] Comprendre le génocide des Arméniens de 1915 à nos jours, op. cit. p. 199-200

|9] Citation intégrale : « Je parle ici à des religieux. Nous devons réfléchir sérieusement au problème auquel nous faisons face - et j'ai d'ailleurs déjà abordé ce sujet plusieurs fois. Nous avons atteint le stade où les musulmans se sont mis à dos le reste du monde. Est-il concevable que le 1,6 milliard [de musulmans] veuille tuer le reste d'une population mondiale de 7 milliards, pour permettre aux musulmans de prospérer ? Ce n'est pas possible!
Cette pensée , je ne dis pas «religion» mais «pensée», ce corpus de textes et d'idées que nous avons sacralisés au cours des siècles, au point qu’il nous est devenu presque impossible de nous en séparer, contrarie le monde entier, il contrarie le monde entier!
Est-il possible que 1,6 milliard de personnes [les musulmans] veuillent tuer le reste des habitants du monde -soit 7 milliards d’individus- pour pouvoir vivre normalement? Impossible!
Je dis ces mots ici à Al Azhar, devant cette assemblée de savants et d’oulémas. Que Allah le Tout-Puissant soit témoin de votre vérité au Jour du Jugement concernant ce dont je parle maintenant.
Tout ce que je vous dis, vous ne pouvez pas le percevoir si vous restez pris au piège dans votre état d'esprit. Vous devez sortir de vous-mêmes pour pouvoir l’entendre et y réfléchir d'un point de vue plus éclairé.
Je dis et je répète encore que nous avons besoin d'une révolution religieuse. Vous, les imams, vous êtes responsables devant Allah. Le monde entier, je le répète, le monde entier attend votre prochaine initiative ... parce que cette oumma en train de se déchirer, elle est en train de se détruire, elle est en train de se perdue - elle est en train de se perdre, et cela de nos propres mains. » The relevant excerpt from Sisi’s speech follows (translation by Michele Antaki, en français JP Bensimon) 01 janv.2015

|10] Interview à al-Arabya du 27 avril 2021 in Mohammed Bin Salman attempts to reform Islam by Kamel Abderrahmani 08 mai 2021 http://www.asianews.it/news-en/Mohammed-Bin-Salman-attempts-to-reform-Islam-53085.html

Jean-Pierre Bensimon

13 juillet 2021

Publication dans Menora ;


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