6 juillet 2021

La plus grande menace pour Israël, ce sont les Haredim, pas les Arabes ni l'Iran

Le statut, le poids et la démographie des haredim conduisent surement la "start up nation" à la ruine à long terme si la situation actuelle perdure. Cependant, si l'analyse de l'auteur sur un sujet très délicat est éclairante, les Arabes extrémisés et l'Iran sont le danger principal à court et moyen terme. Et la conclusion du texte sur l'éventuelle contribution indirecte des Palestiniens au règlement de cette question relève de l'élucubration [NdT]


La nouvelle direction d'Israël s'appelle le "gouvernement du changement" parce que Benjamin Netanyahou, qui était en place depuis longtemps, a été définitivement remplacé. Mais ses disparités idéologiques risquent de bloquer les véritables changements qui s'imposent, notamment sur la principale menace à laquelle le pays est  confronté dans sa constitution actuelle.

Elle ne vient pas des Palestiniens, aussi importants soient-ils (comme je l'ai soutenu dans ces pages), ni du monde arabe au sens large, ni même de l'Iran. Le plus grand danger vient de l'intérieur : l'État haredi à l'intérieur de l'État, qui connaît une expansion rapide et dont la dynamique actuelle ne peut se poursuivre sans aboutir à la fragilisation du pays en tant que démocratie de style occidental, dont le revenu par habitant rivalise avec celui de la Grande-Bretagne ou de la France.

Comme on le sait, les haredim s'accrochent à une interprétation rigide du judaïsme qui tolère peu d'écarts des traditions antiques. On les trouve aux États-Unis, en Belgique, en Grande-Bretagne et ailleurs, formant toujours des communautés soudées, mais ce n'est qu'en Israël qu'il bénéficient d'un pare-feu toxique face à leurs concitoyens.

Cette situation remonte à la décision prise il y a environ 70 ans par David Ben-Gourion d'accorder des exemptions de service militaire aux étudiants des yeshivot. À l'époque, cette mesure ne s'appliquait qu'à plusieurs centaines de véritables érudits.

Cet arrangement a transformé l'étude de la Torah en une obsession sans précédent, dans laquelle tous les hommes haredim sont poussés à suivre un séminaire à vie, d'abord pour éviter le service militaire, puis généralement comme une source de bien-être. Alors que les étudiants universitaires paient des frais de scolarité, les haredim reçoivent des allocations pour toute la durée de leurs études, si possible pour la vie. Plus de 150.000 hommes actuellement dans ces écoles sont endoctrinés dans la conviction de nature religieuse que leurs structures et leurs rabbins supplantent les lois et les responsables de l'État.

Pour maintenir leur retranchement de la société, la plupart des lycéens haredim sont envoyés dans les écoles de la communauté qui n'enseignent que peu ou pas de mathématiques, de sciences et d'anglais; ces derniers jours, le grand rabbin d'Israël, qui est haredi, a qualifié ces études de matières séculaires de "non-sens". Israël finance ces écoles même si leurs malheureux diplômés sont pour l'essentiel inemployables dans une économie moderne.

En conséquence, moins de la moitié des hommes haredim font partie de la population active, soit le taux de participation le plus bas de tous les groupes identifiables en Israël - et, fait révélateur, bien moins que les haredim d'autres pays. La minorité d'entre eux qui travaille tend à peupler une vaste bureaucratie religieuse qui comprend les superviseurs des bains rituels mikvaot, les certificateurs alimentaires de la cashrout et autres postes d'apparatchiks.

Les femmes de la communauté sont bannies des listes de candidats des partis haredi et encouragées à procréer avec une telle vigueur qu'elles produisent en moyenne 7,1 enfants - bien plus que dans tout autre groupe identifiable en Israël. Ils vivent dans une pauvreté rendue à peine tolérable par les subventions de l'État pour chaque enfant, aux dépens des Israéliens qui travaillent. Ainsi, la communauté double tous les 16 ans, soit quatre fois plus vite que le reste d'Israël. Les haredim représentent aujourd'hui environ 12% des 9,5 millions d'habitants, soit près de 20% des Juifs du pays. Si rien ne change - et la marge d'erreur est estimée à moins de 5% - ils constitueront la majorité des Juifs d'Israël dans quelques décennies.

Il est clair que cette configuration économique pourrait très bien s'effondrer, et que les haredim devront travailler. Les haredim pourraient peut-être s'efforcer de changer leurs habitudes d'une manière ou d'une autre. Mais il est difficile d'imaginer que cela se produise suffisamment vite pour que survive la "Start-up Nation. " Elle est un leader mondial dans les domaines de la cybertechnologie, de l'agro-technologie et du capital-risque, elle se distingue par ses prix Nobel et ses formats télévisés exportés, elle est une avant-garde mondiale en matière de droits des homosexuels et de dépénalisation du cannabis et elle a développé le Dôme de fer pour faire exploser les fusées ennemies dans le ciel. En effet, il est difficile de voir un tel Israël contraindre les laïcs à rester sur place; on peut s'attendre à ce que les personnes qui ont construit tout ce qui précède fuient le pays et emportent avec elles leurs compétences de niveau mondial en matière d'innovation .

Les tensions sont depuis longtemps fortes en raison de l'explosion des exemptions de service militaire, un point d'incandescence des passions amplifié par le soutien presque uniforme des haredis à la droite. Ce qui est d'ailleurs paradoxal étant donné l'opposition initiale des haredim au sionisme. Nombreux sont ceux qui considèrent que ce groupe perpétue un conflit dans lequel il refuse de se battre (ils représentent également une part disproportionnée des colons de Cisjordanie).

La crise du COVID-19 a encore fait grimper la température car une partie considérable de la population haredi a refusé de fermer les écoles et de mettre fin aux grands rassemblements pour les prières, les mariages ou les funérailles, ce qui a abouti à des taux d'infection spectaculairement élevés (exacerbés par des conditions de surpeuplement dans leur vie quotidienne). Ils ont contribué à faire d'Israël le numéro 1  mondial 2020 pour le nombre de jours de confinement national. Netanyahou avait refusé les demandes pressantes des experts pour se limiter à des fermetures ciblées, de peur de les contrarier. Des rapports circonstanciels faisant état de pratiques haredi comme la ségrégation sexuelle et l'interdiction faite aux femmes de chanter en public partout où ils prennent pied, ont provoqué une angoisse supplémentaire, tout comme leur interférence permanente dans le fonctionnement des transports publics et le commerce le jour du Shabbat.

C'est par déférence pour les haredim qu'Israël continue d'accorder aux diverses religions un monopole sur le mariage officiel, et au judaïsme orthodoxe l'autorité sur les conversions, alors que ce courant du judaïsme n'est pas majoritaire aux États-Unis avec son approche rigide. Ainsi, de nombreux immigrants russophones ne sont pas reconnus comme juifs et les couples mixtes en général sont poussés à l'extrémité absurde de se rendre à l'étranger pour se marier.

Tout ces arrangements sont acceptés et financés par la majorité non haredi d'Israël, dont le mode de vie risque d'être détruit en raison du taux de natalité [des haredim]. Cette complaisance s'explique en partie par la peur d'être taxé d'intolérance - un problème classique des libéraux face à l'illibéralisme.

Il est possible qu'Israël trouve un moyen de réaménager ses relations avec les haredim, en leur imposant un programme d'études de base, en supprimant les salaires des yeshiva, en réduisant les allocations familiales, en annulant les exemptions de service militaire et en ignorant leurs souhaits en matière de mariage, de conversions et de shabbat (et certainement dans les zones laïques).

Il est même concevable que cela puisse se produire dans le cadre du gouvernement de changement, qui ne s'appuie pas sur les partis haredi. Les partis de droite de la coalition - dont le parti Yamina du Premier ministre Naftali Bennett - comptent des membres religieux, mais il s'agit de personnalités religieuses plus modernes, comme Bennett lui-même, qui pourraient souhaiter sauver la version haredi du judaïsme.

Si les partis de droite veulent se joindre au centre-gauche pour mettre fin à la marche suicidaire actuelle, ils doivent abandonner tout espoir d'un futur gouvernement de droite uniforme, car la droite ne peut pas rassembler plus de 40 % des sièges de la Knesset sans les haredim.

Cela signifie que le destin d'Israël repose sur les Palestiniens. Si Israël et les Palestiniens trouvaient un moyen de faire la paix (ou du moins de désamorcer le conflit), une raison essentielle de la pertinence des positions de droite en Israël disparaîtrait.

Dans le cas contraire, la droite pourra ne jamais trouver le courage de rompre de manière décisive avec son flanc haredi.

Toute personne qui se soucie de la survie d'Israël a donc une deuxième raison d'aspirer à la paix.

-------------------

Titre original : Haredim, not Arabs or Iran, are the biggest threat to Israel - opinion

Auteur : Dan Perry, ancien rédacteur de Associated Press pour le Moyen-Orient basé au Caire et  rédacteur pour l'Europe et l'Afrique basé à Londres. Il a été président de l'Association de la presse étrangère à Jérusalem. Il est le directeur associé de la société de communication Thunder11, basée à New York.

Date de première publication : 5 juillet 2021 in Jerusalem Post

Traduction : Jean-Pierre Bensimon


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire