8 avril 2021

L'Iran a probablement déjà la bombe : et voici ce qu'il faut faire

 Un groupe des responsables américains ayant exercé des fonctions de très haut niveau dans les domaines de la stratégie, du renseignement, de la sécurité et des armes nucléaires soutient dans le texte qui suit que l'Iran détient probablement depuis longtemps un arsenal nucléaire opérationnel. Ils balayent au passage l'idée qu'il faut avoir effectué au moins un essai détectable d'une bombe atomique pour entrer dans le club des puissances nucléaires.

Les tests des principaux composants de l'engin sans matière fissile suffisent. L'annonce du groupe de hauts responsables est motivée par l'impératif pour les Etats-Unis de parer la menace des missiles nucléaires de l'Iran et de lancer de très lourds investissements pour "durcir" le réseau électrique des Etats-Unis, susceptible d'être attaqué par La Corée du Nord ou par l'Iran. NdT

 

Les auteurs

L'ambassadeur R. James Woolsey est un ancien directeur du renseignement ; William R. Graham a occupé les fonctions de conseiller scientifique du président Reagan et d'administrateur intérimaire de la NASA; il a présidé la Commission EMP  [Elecromagnetic Pulse] du Congrès ; l'ambassadeur Henry F. Cooper a été directeur de l'Initiative de défense stratégique et négociateur chef lors des pourparlers sur la défense et l'espace avec l'URSS ; Fritz Ermarth a été président du Conseil national du renseignement ; Peter Vincent Pry est directeur exécutif de la Task Force EMP sur la sécurité nationale et intérieure et il a servi dans la Commission du Congrès sur la politique stratégique, le Comité des services armés de la Chambre des représentants, et la CIA.

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Avant tout, il faut que nous soyons en mesure de nous défendre.

Les décideurs politiques de Washington sont induits en erreur par les communautés du renseignement et de la défense qui sous-estiment grossièrement la menace nucléaire de l'Iran, comme ils l'ont déjà fait pour la Corée du Nord.

La pensée dominante de Washington, celle du "scénario du pire", est basée sur l'hypothèse que l'Iran ne possède pas encore d'armes atomiques, mais qu'il pourrait "faire le saut" et mettre au point une ou plusieurs bombes A en un an. La communauté du renseignement est censée détecter les préparatifs à temps pour lancer des alertes et prendre des mesures de prévention. Rowan Scarborough a récemment rapporté dans le Washington Times que "lors d'une réunion privée tenue en juillet 2017 devant un public nippo-américain", le directeur de l'évaluation du Pentagone, James H. Baker, a affirmé que "l'Iran, s'il en fait le choix, peut posséder "en toute sécurité" une arme nucléaire dans 10 à 15 ans."

Un autre point de vue fait consensus dans le cadre du "scénario du pire." Il prétend que l'Iran pourrait respecter le Plan d'action global conjoint (JCPOA ou accord nucléaire de Vienne de 2015) de l'administration Obama, et passer en toute légalité a la fabrication d'armes nucléaires d'ici 10 à 15 ans. L'administration Trump a annulé le JCPOA pour des raisons légitimes, mais l'administration Biden s'est engagée à le relancer.

Contrairement à ces analyses, nous avons averti dans ces pages en février 2016 que l'Iran disposait probablement déjà d'armes atomiques délivrables par missile et par satellite :

Nous estimons, à partir des rapports de l'Agence internationale de l'énergie atomique [AIEA] de l'ONU et d'autres sources, que l'Iran possède probablement déjà des armes nucléaires. Avant 2003, l'Iran fabriquait des composants d'armes nucléaires, comme des détonateurs à fil de pont et des initiateurs de neutrons, réalisait des expériences d'explosifs non fissiles de dispositifs nucléaires à implosion et travaillait à la conception d'une ogive nucléaire pour le missile Shahab-III.

Lorsque le projet Manhattan de la Seconde Guerre mondiale a atteint ce stade, les États-Unis n'étaient qu'à quelques mois de la fabrication des premières bombes atomiques. C'était la situation de l'Iran il y a 18 ans. Et le projet Manhattan a utilisé une technologie datant des années 1940 pour inventer et utiliser les premières armes atomiques en seulement trois ans en partant d'une approche purement théorique.

Ainsi, en 2003, l'Iran était déjà un État du seuil doté de missiles à vocation nucléaire. Mais depuis au moins dix ans, la communauté du renseignement estime chaque année que l'Iran pourrait fabriquer des armes atomiques en un an ou moins. D'autre part, il y a moins d'un mois, des analystes indépendants de l'Institut pour la science et la sécurité internationale ont estimé que l'Iran pouvait fabriquer une première arme nucléaire en trois mois seulement, et une deuxième en cinq mois.



Et il n'y a aucune raison de croire que les capacités de renseignement des États-Unis et de l'AIEA sont si abouties qu'elles peuvent détecter à coup sûr les efforts clandestins de l'Iran pour fabriquer des armes atomiques. En effet, les États-Unis et l'AIEA n'étaient même pas au courant du programme clandestin d'armement nucléaire de l'Iran avant que des dissidents iraniens ne le révèlent en 2002.

L'AIEA et les services de renseignement américains ont longtemps été de piètres vigies du nucléaire. Les inspections de l'AIEA n'ont pas permis de découvrir les programmes clandestins d'armement nucléaire de la Corée du Nord, du Pakistan, de l'Irak et de la Libye. En 1998, l'"Évaluation de la menace mondiale" de la communauté du renseignement n'a pas réussi à informer que, quelques mois plus tard, le Pakistan et l'Inde allaient ouvertement "passer au nucléaire" avec une série d'essais d'armes nucléaires. Les services de renseignement américains ont souvent sous-estimé les menaces nucléaires de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord. Il est probable qu'ils fassent maintenant la même erreur avec l'Iran.

Contrairement à la pensée dominante :

L'Iran peut fabriquer des armes nucléaires sophistiquées en s'appuyant sur des essais de composants, sans essais nucléaires. Les États-Unis, Israël, le Pakistan et l'Inde ont tous utilisé l'approche des essais de composants. La bombe américaine d'Hiroshima n'a pas été testée, pas plus que les ogives thermonucléaires américaines plus sophistiquées au cours des 30 dernières années. Les essais nucléaires effectués par le Pakistan et l'Inde en 1998 l'ont été pour des raisons politiques et non par nécessité technologique.

Les inspections de l'AIEA [en Iran] sont limitées aux sites civils, et restreintes dans les bases militaires, dont plusieurs sont des installations souterraines très suspectes. Le programme d'armement nucléaire de l'Iran s'y poursuit presque certainement de manière clandestine. L'imagerie d'un vaste site souterrain, lourdement protégé par des systèmes de défense antiaérienne, montre des lignes électriques à haute tension qui aboutissent sous terre et peuvent fournir d'énormes quantités d'électricité, ce qui correspond à l'alimentation de centrifugeuses dédiées à enrichissement de l'uranium à l'échelle industrielle. Les rapports de l'AIEA sur le stock d'uranium enrichi de l'Iran ne révèlent donc certainement pas tout.

L'évaluation des renseignements américains selon laquelle l'Iran a suspendu son programme d'armes nucléaires en 2003 est contredite à la fois par ses archives nucléaires subtilisées par Israël en 2018, indiquant la poursuite de son programme d'armes nucléaires (signalé sur plusieurs sites en 2006, 2017 et 2019) et par la reprise rapide de l'enrichissement de l'uranium à des niveaux interdits par l'accord. Cela démontre l'existence d'une capacité de produire rapidement de l'uranium de qualité militaire. Les rapports de la commission du Congrès sur l'impulsion électromagnétique (EMP) traitent de ces questions et d'autres questions connexes importantes.

Selon la plupart des estimations, l'Iran a besoin de cinq à dix kilogrammes d'uranium 235 ou de plutonium 239 hautement enrichi (à plus de 90 %) pour fabriquer une arme atomique, comme avec les premières bombes A de conception rudimentaire qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki. Mais si la conception du dispositif est de qualité il ne faut qu'un à deux kilogrammes. Des bombes A rudimentaires peuvent être confectionnées avec de l'uranium-235 ou du plutonium-239 enrichi à seulement 50 %.

Les programmes nucléaires et de missiles de l'Iran ne sont pas seulement indigènes. Ils bénéficient d'une aide significative de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord et probablement du Pakistan.

La communauté du renseignement considère qu'un essai nucléaire national est requis pour confirmer qu'un pays, comme l'Iran, a mis au point une arme nucléaire. Cela lui permet de se leurrer elle-même, de leurrer nos dirigeants et nos alliés. L'Iran et la Corée du Nord entretiennent d'étroites relations de travail. La Corée du Nord est prête à tout pour obtenir du pétrole iranien et des Iraniens auraient été présents lors de certains essais nucléaires de la Corée du Nord. La Corée du Nord aura pu facilement échanger des informations avec l'Iran et même tester les armes nucléaires iraniennes en même temps que les siennes - s'il y a une différence - sans que les États-Unis et leurs alliés sachent à qui appartenaient les armes testées. On sait que des scientifiques nord-coréens se trouvent en Iran pour aider le "programme spatial" des Gardiens de la révolution islamique, qui sert de couverture au développement des ICBM.

Comme nous l'avons signalé il y a cinq ans, il est peu plausible et imprudent de supposer que l'Iran s'est abstenu de fabriquer des armes atomiques pendant plus d'une décennie, alors qu'il pouvait le faire clandestinement :

L'Iran dispose probablement d'ogives nucléaires pour le missile de moyenne portée Shahab-III, qu'il a testé pour lancer des attaques EMP (Electro magnetic Pulse). . . . Et au moment de son choix, l'Iran pourrait lancer une attaque EMP surprise contre les États-Unis par satellite, comme il en a apparemment acquis la pratique avec l'aide de la Corée du Nord. 

Pourquoi l'Iran n'est-il pas devenu ouvertement nucléaire, comme la Corée du Nord ? Il y a plusieurs explications. D'abord, la Corée du Nord est protégée par la Chine et vit dans un voisinage plus sûr. La Corée du Sud et le Japon sont réticents devant les options militaires américaines pour désarmer Pyongyang. En revanche, les voisins de l'Iran, Israël et les États arabes modérés, sont beaucoup plus susceptibles de procéder à des frappes aériennes pour désarmer Téhéran. Comme nous l'avons signalé il y a cinq ans, l'Iran veut probablement construire suffisamment de missiles nucléaires pour rendre ses capacités irréversibles :

L'Iran pourrait être en train de construire un arsenal de missiles à capacité nucléaire, en partie dissimulé dans des tunnels, comme le suggère la révélation d'un vaste système de bases de missiles souterraines. L'Iran se prépare à mettre en place une force de missiles importante, facile à déployer, capable de survivre et de combattre si une guerre est menée contre lui. Des armes nucléaires pourront être rapidement installées au fur et à mesure de leur fabrication. 

De plus, l'Iran veut préserver la fiction de son statut non nucléaire. Il a tiré bien plus d'avantages économiques et stratégiques du JCPOA et des menaces de "saut nucléaire" que la Corée du Nord n'en a tiré de son "saut nucléaire" ouvert. Il est inquiétant de constater que l'Iran renonce peut-être à des avantages en matière de dissuasion qu'offrirait un statut nucléaire assumé dans le but d'utiliser par surprise ses capacités nucléaires pour faire avancer le programme théologique mondial des ayatollahs et des Gardiens de la révolution islamique, l'organisation terroriste la plus importante et la plus sophistiquée au monde.

Que pouvons-nous donc faire pour répondre à cette menace presque inéluctable ? Certaines options sont malheureusement beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre à ce stade. Les non-solutions en matière de contrôle des armements, comme le JCPOA, ne feront qu'aggraver la situation, tout comme le contrôle des armements l'a fait avec la Corée du Nord, en offrant de faux espoirs de règlement amiable alors que la menace nucléaire s'accroît. Priver l'Iran de ses capacités nucléaires par des frappes aériennes ou une invasion serait très risqué car nous ne savons pas où sont dissimulés ses missiles nucléaires. Les États-Unis ont été dissuadés de désarmer la Corée du Nord alors que les capacités de missiles nucléaires de ce pays étaient à peine naissantes. L'option du changement de régime via le parrainage d'une révolution populaire peut être une solution pratique - le peuple iranien renverserait son gouvernement islamiste s'il le pouvait. Mais le régime s'est montré habile quand il s'est agi de réprimer les soulèvements populaires et il pourrait utiliser l'implication des États-Unis, qu'elle soit inventée ou réelle, comme un outil de propagande dans ses opérations de répression, comme il l'a fait auparavant.

Il y a cependant des choses que nous pouvons faire dès maintenant, notamment :

Durcir les réseaux électriques américains et les autres infrastructures essentielles au maintien de la vie contre une attaque nucléaire EMP, qui est décrite dans la doctrine militaire de l'Iran comme la menace nucléaire la plus facile à exécuter, causant le plus de dommages du point de vue du régime.

La Maison Blanche et le STRATCOM devraient considérer l'Iran comme porteur d'une menace de tirs de missiles nucléaires dès maintenant, accroître la surveillance par des moyens techniques nationaux et le renseignement humain, pour localiser les capacités nucléaires militaires de l'adversaire, et préparer des options préemptives si une action s'avérait nécessaire.

Renforcer les défenses antimissiles nationales et surtout déployer des défenses modernes installées dans l'espace. Par exemple, le projet Brilliant Pebbles des années 1990, annulé par l'administration Clinton, pourrait entamer son déploiement dans cinq ans, pour un coût estimé à 20 milliards de dollars d'aujourd'hui. Il intercepterait pratiquement tous les missiles balistiques d'une portée supérieure à quelques centaines de kilomètres, y compris ceux de la Russie et de la Chine. Notre survie nationale ne devrait pas uniquement dépendre de la frappe en premier ou de la dissuasion. Le peuple américain préfère être défendu que vengé.

Titre original : Iran Probably Already Has the Bomb. Here’s What to Do about It

Auteurs : Par R. James Woolsey , William R. Graham , Henry F. Cooper , Fritz Ermarth & Peter Vincent Pry,  National Review, 19 mars 2021

Date de première publication : 19 mars 2021 in National Review

Traduction : Jean-Pierre Bensimon


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