2 février 2021

Emmanuel Macron, l'Iran, et les vicissitudes de l’apaisement

Emmanuel Macron vient d'essuyer un de ces soufflet diplomatiques dont Téhéran a le secret. Ayant osé parler de renégociation de l'accord nucléaire, il a été invité "à faire preuve de retenue", comme on admoneste un adolescent mal dégrossi.



Le 29 janvier, lors d’un point de presse auquel participait la chaîne saoudienne Al Arabyia, le président français a suggéré d’inclure l’Arabie saoudite dans la renégociation projetée de l’accord nucléaire avec l’Iran. 


Dans la mesure où l’Arabie est un acteur majeur de la région, cette idée était légitime, constructive, équilibrée. Par la voix de son ministère des affaires étrangères, Téhéran lui a opposé un "non" cinglant (pas de renégociation, pas de nouvelle partie à l’accord), assorti d’une invitation humiliante à « faire preuve de retenue


Pourtant, dès le retrait américain de l’accord nucléaire, en 2018, la France constituait avec l’Allemagne et le Royaume Uni, un groupe de signataires déterminés à préserver l’engagement de Vienne contre vents et marées. En même temps, ces trois pays considéraient unanimement, mezzo voce, que le fameux accord devait être repris et élargi à la question des missiles et de l’influence de Téhéran sur les tensions et les guerres du Moyen-Orient. C’est-à-dire exactement ce que Trump avait exigé de Téhéran dès le 8 mai 2018, laissant près d’un an de réflexion aux ayatollahs avant de rétablir intégralement le précédent régime de sanctions.


Pourtant le triumvirat européen s’est toujours vigoureusement opposé au retour de Donald Trump à la politique occidentale traditionnelle de «pressions » économiques. 


La rebuffade injurieuse infligée à Emmanuel Macron soulève la question des motifs qui ont poussé les trois européens à ménager le régime khomeyniste avec tant d’énergie et de persévérance, et à tout faire pour qu'il soit libéré des sanctions américaines. 


On a prétendu que ces trois pays obéissaient à l’appât des marchés prometteurs d’une économie iranienne à construire, à l’instigation des milieux patronaux. 


L’argument est peu convaincant. Les trois États européens ne pouvaient s’accorder sur une démarche qui allait profondément diviser l'Occident sans une vision stratégique commune allant bien au-delà de l'économie. De Gaulle ne disait-il pas que la politique de la France ne se fait pas à la corbeille. Les milieux patronaux ne sont pas l'alpha et l'oméga de la politique étrangère. Ils ont vite compris d’ailleurs que sur la question du commerce avec l'Iran, ils seraient contraints de choisir entre l’accès au marché américain et l’accès au marché iranien. On devine dans quel sens ils ont tranché.


Il y a un motif plus convaincant pour expliquer l'investissement diplomatique du trio européen. Depuis les mandats d'Obama et de Trump, soit douze années, il est indiscutable que l'Amérique veut se désembourber du Moyen-Orient pour faire face à la menace chinoise sur son dispositif planétaire et sur les équilibres mondiaux. Le retrait US ouvre un espace qui devait susciter l'appétit, entre autres, des Européens . Le Moyen-Orient n'est-il pas aux portes de l'Europe? Les questions de l'Iran, de ses projets d'armement et de ses conflits avec le monde sunnite ne sont-elles pas une porte d'entrée appréciable pour le soft power européen ?  


Mais l'explication n'est pas suffisante. Les missiles nucléaires iraniens à venir sont une menace stratégique urgente pour le Vieux continent, et l'urgence aurait dû le conduire à s'associer fermement aux pressions américaines au lieu de demander une levée des sanctions qui donnerait aux ayatollahs les moyens financiers d'aller plus vite  dans leurs projets militaires inquiétants.


Il faut aller donc plus loin, du coté d’une vieille idée politique et tactique qui consiste non pas à combattre un adversaire de plus en plus pressant, mais à le faire changer pour qu’il ne soit plus un adversaire. Il s’agit de l’apaisement.


Dans les relations internationales, pratiquer l’apaisement c’est offrir son aide à une puissance hostile, lui faire des concessions, et fermer les yeux sur ses agissements agressifs en espérant en faire ultérieurement un partenaire ou un allié par la grâce de sa propre générosité. Telle est l’option stratégique européenne, bien que le trio de signataires ne pouvait rien ignorer de la nature du régime auquel ils avaient à faire.


Nul n’ignorait que l’Iran poursuivait après 2015 son effort pour se doter de l’arme nucléaire, en violation permanente du sacro-saint accord. En témoignaient ses recherches sur les centrifugeuses de pointe, sur l’usinage de la bombe sur des sites militaires dédiés, interdits aux inspecteurs de l’AIEA. Il en est de même de ses ruses pour préserver le réacteur à eau lourde d'Arak qui aurait dû être reconverti, sans oublier ses progrès forcenés dans la technologie des missiles balistiques à vocation intercontinentale.


Nul n’ignorait l’expansionnisme forcené du régime au Moyen-Orient appuyé par ses milices, allumant guerres et séditions au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen, à Bahreïn, en Arabie saoudite, etc.


Nul n’ignorait la férocité intrinsèque du régime amplement démontrée par la répression de la Révolution Verte (juin à décembre 2009) brisée par les tirs dans la foule et les millions de nervis de la milice Bassidji, comme lors des troubles de novembre 2019 ou l’arsenal punitif s’enrichissait du premier black out d’Internet.


Nul n’ignorait non plus que dans le pays record des peines capitales, des incriminations aussi vagues que « l’outrage au Prophète », «l inimitié à l’égard de Dieu » ou « la propagation de la corruption sur terre » suffisent à vous conduire directement au poteau d’exécution.


Emmanuel Macron n’ignorait certainement pas non plus que ces toutes dernières années, le régime iranien avait déployé plumage et ramage contre la France, organisant un attentat à Villepinte contre un groupe d’opposition (oct 2018) et la prise d’otage de deux chercheurs français, Farida Adelkhah et Roland Marchal (juin 2019).


Mais une raison supérieure, celle de l’apaisement, dictait au trio franco-anglo-allemand de fermer les yeux, et de poursuivre ses tentatives d’apprivoiser le monstre. Au fond d’eux-mêmes ces dirigeants européens post-modernistes ne peuvent pas croire qu’il existe vraiment des régimes totalement imperméables aux délices de l'argent, du progrès et de la prospérité, qui n’entendent que la ruse, la confrontation et le rapport de forces. Ils ont du mal à imaginer qu’il existe des dirigeants politiques qui préfèrent un peuple réduit au dénuement à un peuple devenu plus exigeant parce qu'il est moins pauvre. 


Et c'est une évidence criante. N'avons-nous pas eu sous les yeux, nous autres européens, assez d’exemples du destin des sociétés livrées à Lénine et Staline, à Adolphe Hitler, à Hideki Tojo, à la lignée coréenne des Kim, et désormais à la Chine de Xi. Dans ce dernier cas le régime tolère la prospérité de la classe moyenne mais au prix du déploiement de technologies révolutionnaires de surveillance 2.0, 2.1, 2.2, etc. qui ne laissent pas aux individus et aux groupes la moindre parcelle d’autonomie.


C’est une vision du même ordre qui sous-tend la doctrine américaine de l’ « Harmonic Convergence » ou « convergence harmonieuse » appliquée à la Chine, qui a fait des ravages dans les élites jusqu’à Trump. De Nixon à Obama, on a été convaincu que le mondialisme conduirait inéluctablement l’Empire du milieu à un régime plus modéré et confiant en l’individu, tout en affichant un communisme de façade. L’argument était que le mécanisme du progrès implique nécessairement une prise de décision décentralisée. L’erreur était de ne pas voir que l’économie n’est pas tout, et que les données religieuses, idéologiques, identitaires, culturelles, et démographiques prennent collectivement le pas sur les lois du marché et de la productivité. La Chine a toujours considéré que sa culture nationale était supérieure à toutes les autres et qu’elle avait une vocation à surplomber le destin de l’espèce humaine. Le ministre des affaires étrangères Yang Jiechi n'avait-il pas ouvertement déclaré aux États-Unis en 2010  « La Chine est un grand pays et les autres pays sont de petits pays, c’est un fait. »


C’est cette grille religieuse, idéologique et identitaire qu’il faut appliquer au régime iranien pour anticiper son comportement et calibrer les réponses à lui opposer, sans jamais accepter les soufflets publics qu’il vous administre. Le président Macron humilié ces jours derniers a déjà subi à plusieurs reprises cette mésaventure avec les Khomeynistes. Par exemple, au tout début de son mandat, quand il a déclaré avec justesse et lucidité que « cet accord [nucléaire] … doit être complété avec deux piliers, une négociation sur l’activité balistique de l’Iran …, et une discussion stratégique encadrant l’hégémonie iranienne dans toute la région, » Hossein Salami, devenu aujourd’hui le commandant des Gardes de la révolution lui avait répondu :« Si nous avons maintenu la portée de nos missiles à 2.000 km, ce n’est pas par manque de technologie… Si l’Europe veut devenir une menace, nous allons augmenter la portée de nos missiles. » La leçon d'intimidation n'avait pas été entendue.


Tout cela ne signifie nullement que la guerre avec l’Iran est inéluctable. Mais, dans la confrontation avec le régime iranien, il est indispensable de comprendre que toute concession appelle de nouvelles concessions, et qu’au rapport de forces et à la taqqia on peut opposer un éventail de contre-stratégies paralysantes à condition qu’elle soient assises sur une menace militaire ultra crédible, la coopération internationale, la lucidité et la détermination.


Jean-Pierre Bensimon

Le 02 février 2021


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