28 décembre 2020

A Belfort, Liverpool et Glasgow, la tribu a parlé

Dans ces trois villes de graves agressions de musulmans par des musulmans ont mis en évidence la culture tribale à l’œuvre dans l’immigration islamique en Europe.

A Belfort, une jeune musulman qui venait de mettre en ligne sur Snapchat une photographie d’un plateau de fruit de mer à sa table de Noël, recevait un message de l’une de ses connaissances : "Sale fils de Blancs, fils de serpent, fils de policiers …Je vais te montrer ce qu'est un vrai rebeu". Désireux d’avoir des explications, le jeune homme se rendait à un rendez-vous le soir même avec l’auteur de l’injure. Attendu par quatre ou cinq individus, il fut passé à tabac en guise de leçon de bien-vivre. Sa faute, en tant que musulman, avait été de participer à la célébration d’un culte Infidèle.

Les média nationaux n’ont pas fait le rapprochement avec la mésaventure, arrivée le même jour pour le même motif, à un autre musulman, le très renommé Mohamed Salah. L’homme est un ailier exceptionnel du Football Club de Liverpool, légitimement adulé dans le monde arabe pour son adresse balle au pied. Il avait eu lui aussi la mauvaise idée de diffuser une vidéo de son Noël familial. Même faute, même punition, le même jour. La sanction a pris la forme d'une énorme vague d’injures, de menaces et d'indignations, qui a parcouru les réseaux sociaux en réponse à cette trahison d’un musulman compromis dans une fête chrétienne.

Sous des formes variées, ce genre de reproches est extrêmement répandu au sein de l’immigration musulmane, même s’il ne faut pas les imputer mécaniquement à "l’islam" en général ou "aux musulmans" dans leur ensemble. Mais le sujet est sérieux à un double titre.

D’une part il prend parfois un tour tragique. Ce fut le cas par exemple en 2016 pour cet épicier pakistanais de Glasgow, Asad Shah, qui avait souhaité amicalement sur Facebook « Bon vendredi et très heureuses fêtes de Pâques» à ses amis chrétiens. Il devait périr de trente coups de poignard portés par un autre musulman dans les heures qui suivirent.

D’autre part certains courants de l’islam, aujourd’hui très influents, ont élaboré naguère une théologie précise sur l'attitude des musulmans face aux rituels d’autres croyances. Dans un ouvrage récent (1), Adrien Candiard rapproche très justement le crime de Glasgow survenu au 21ème siècle, de l’avis juridique (fatwa) du 14ème siècle de l’un des théologiens de l’islam les plus renommés de l’histoire, Ibn Taymiyya. Selon ce dernier, si des musulmans se prêtent à la célébration d’une fête d’une autre religion et s’ils persistent après un rappel à l’ordre, il est justifié de les mettre à mort.

Ibn Taymiyya

Ce qui relie Belfort, à Glasgow ou à Liverpool, ce n’est certainement pas la théologie de Ibn Taymiyya. Le coup de colère qui a armé les messages haineux sur les réseaux sociaux, les poings des petites frappes ou les poignards des têtes brûlées, n’était certainement pas l’effet de la dérogation à une fatwa islamique médiévale dont les agresseurs n'avaient sans doute jamais entendu parler. Les connaissances de l’islam chez ces musulmans très irritables sont généralement aussi minces que leur fureur intégriste est démesurée. Alors quel est le trait d’union entre ces comportements inquiétants ?

C’est sans doute du coté des cultures claniques ou tribales, persistantes dans les milieux d’immigration européenne qu’il faut chercher. La tribu est une construction ingénieuse des sociétés sans État vivant en milieu hostile. L’impératif quotidien, c'est la survie face aux conditions naturelles adverses et aux prédateurs qui peuvent surgir à tout moment. Les membres de la tribu ou du clan doivent faire bloc. Un système d’autorité patriarcale s’impose généralement comme le système politique le plus adapté, car il utilise la longue expérience accumulée par des chefs nécessairement âgés.

Ce régime suppose une conscience commune de l’effort à produire et du danger permanent. Il va donc développer une culture de solidarité à la limite de la symbiose et la transmission de "l’esprit de clan", l’assabyia chère à Ibn Khaldoun. On va apprendre aux jeunes non pas l’esprit critique mais l’esprit de solidarité fusionnelle, non pas l’esprit de liberté mais l’esprit de stricte conformité. En un mot on va atrophier la part de l’individu au bénéfice hégémonique du groupe. C’est une condition inévitable pour opposer aux ennemis la force la plus importante possible, dans la perspective d'une razzia ou dans un contexte défensif.

Si on transpose ce vieux fonds culturel à la vie des immigrations musulmanes en Europe, on comprend que la pression inévitable de la société individualiste majoritaire va faire émerger au yeux du groupe arrivant, sinon un ennemi, du moins un étranger dont il faudra se méfier: ce sera l’autochtone, l'étranger de l'étranger. Celui-ci est porteur d’une identité et de mœurs périlleux pour l’identité propre et la cohésion du groupe arrivant. D’où cette haine tenace des institutions, de la nationalité, et du mode de vie du pays de résidence. D’où cette tentation d’imposer à ses membres l’obligation de "faire bloc", c’est-à-dire de prévenir la contamination du groupe par la culture majoritaire qui pose un risque réel de dislocation. 

En un mot quand un musulman, qui ne connait rien à l’islam, reproche à un autre musulman un geste amical envers un non-musulman le jour de Noël, au point de l’insulter, de le battre, voire de le tuer, c’est qu’il est pénétré sans en avoir conscience de l’impératif multiséculaire d’assurer autant que possible l’assabiya  qui a permis à sa famille, son clan, sa tribu de traverser les temps. 

Quant à Ibn Taymiyya, il a élaboré dans ses fatwas la théologie qui s’impose aujourd’hui dans une bonne part de l’immense planète musulman. Il ne faisait que plaquer sur l’islam les commandements tribaux immémoriaux d’une société dominante et conquérante. Son "avis juridique" n’était pas réellement d'essence religieuse. Sans en être nécessairement conscient, il grimait le tribalisme hégémonique de son temps en canon islamique.

Une bonne part du choc des cultures d’aujourd’hui en Occident réside dans l’incompatibilité non pas de textes sacrés  concurrents, mais de prescriptions identitaires incompatibles entre la société des individus et la société des tribus et des clans importée sur son sol.

Note

(1) Fanatisme Quand la religion est malade, Les éditions du Cerf, décembre 2020. Si le problème est bien identifié par l’auteur, son analyse est plutôt consternante

Jean-Pierre Bensimon

Lundi 28 décembre 2020


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