7 décembre 2019

Israël a besoin d'une réforme massive de son système éducatif

Les résultats de l'évaluation PISA de 2018 qui viennent d'être publiés, soulèvent le problème de la gouvernance d'Israël depuis plusieurs décennies, mais aussi celui des contradictions qui minent l'Etat juif de l'intérieur. Les alliances de Benjamin Netanyahou avec les ultra-orthodoxes dérivent en partie de la faillite du travaillisme israélien de la fin des années 70 et, par la suite, des activités de sape intensives  des liquidateurs post-sionistes présents dans la politique, l'université et la communication de masse. Le calamiteux sous-développement global du système éducatif est un défi considérable puisqu'il renvoie au rendez-vous manqué d'une part considérable de la jeunesse du pays avec le savoir et la modernité. Le système politique, qui laisse un espace à des groupes totalement indifférents au bien commun, est aussi sur la sellette. (NdT)
                        
Dan Ben David

La conjugaison d'une faillite du système éducatif et de tendances démographiques défavorables fait peser un risque mortel sur Israël.

On dit que Néron jouait de la lyre pendant que Rome brûlait. À bien des égards, l'incendie qui risque un jour de dévorer Israël est déjà allumé. Pendant ce temps, les empereurs qui dirigent le pays depuis des années bricolent à n'en plus finir des coalitions gouvernementales dominées par un opportunisme politique sans vergogne qui hypothèque de plus en plus notre avenir collectif.
Des as des relations publiques exceptionnellement adroits détournent habilement l'attention du public vers des sujets ineptes. Ils s'assurent que le discours patine sans fin sur des étendues superficielles sans jamais se rendre compte à quel point la couche de glace s'amincit.

Si le concept de sécurité nationale est le seul déterminant véritable des élections israéliennes, peu d'entre eux s'aventurent en profondeur sur les implications réelle de ce concept. Pour qu'Israël ait la capacité de se défendre dans l'une des régions les plus dangereuses et les plus instables de la planète, il faut qu'il dispose d'un potentiel militaire du niveau du premier monde. La préservation d'une armée du premier monde dépend du maintien d'une économie du premier monde. Mais aujourd'hui, la moitié des enfants d'Israël reçoivent une éducation du niveau du tiers monde, et ils appartiennent aux groupes de population dont la croissance démographique est la plus rapide. De tels enfants ne pourront répondre à l'âge adulte qu'aux  besoins d'une économie du tiers monde, avec les conséquences existentielles sur l'avenir d'Israël.

Cette semaine, avec la publication des résultats de  la nouvelle évaluation PISA, nous avons eu un rappel de l'insuffisance réelle du système éducatif israélien et de la totale déconnexion de la réalité des dirigeants du pays.

Cette évaluation a lieu tous les trois ans. Elle estime les connaissances des jeunes de 15 ans de 81 pays dans les matières du programme de base, à savoir les mathématiques, les sciences et la lecture.

Les élèves israéliens obtiennent de très mauvais résultats aux épreuves de cette enquête depuis des années. Au lieu de s'attaquer aux racines de cette question fondamentale, les gouvernements successifs ont préféré inonder le système d'argent, augmentant les dépenses d'éducation (nettes d'inflation) par élève dans les écoles primaires et secondaires de 17% entre 2009 et 2018. Pour la première fois dans l'histoire d'Israël, le budget de l'éducation du pays dépasse le budget de la défense, ce qui en fait le premier budget gouvernemental.

Pourtant, le score moyen de la Start-Up Nation dans les trois matières de base place le pays en dessous des 25 pays développés étudiés par l'évaluation internationale [des systèmes éducatifs]. Dans le même temps, les écarts de réussite entre les enfants d'Israël dépassent de loin ceux des 25 autres pays développés. Un tiers des enfants israéliens obtiennent des résultats inférieurs au niveau de compétence minimum fixé par l'OCDE. C'est un taux d'échec plus élevé que celui des 25 autres pays développés, où le taux d'échec moyen n'était que de 20 %.

Les enfants arabes israéliens, qui représentent 25 % de l'effectif total des élèves d'Israël, obtiennent des résultats inférieurs à ceux de nombreux pays du tiers monde. En fait, leur niveau de réussite , qui a baissé depuis l' évaluation de 2015, est inférieur aux résultats moyens de 9 des 10 pays à prédominance musulmane qui ont participé aux épreuves.

La plupart des enfants haredi, qui constituent 19% des élèves d'Israël, n'étudient même pas le tronc commun complet (Israël est le seul pays développé qui permet aux parents de priver leurs enfants de leur droit fondamental à l'enseignement du tronc commun), et même la fraction du tronc commun qu'ils étudient est totalement achevée pour les garçons après leur huitième année de scolarité.

Par conséquent, la plupart des enfants haredi ne participent pas aux épreuves de l'évaluation et ne peuvent pas être accusés des mauvais résultats d'Israël. S'ils y avaient participé, les résultats catastrophiques d'Israël auraient été encore plus inférieurs à ceux des autres pays développés.

Outre les enfants arabes israéliens et les enfants haredi, qui représentent ensemble près de la moitié des enfants d'Israël, le pays comprend une grande "périphérie" géographique et sociale composée d'enfants juifs non-haredi qui reçoivent également un enseignement du niveau du tiers monde. Ces trois groupes d'enfants font partie des segments de la population israélienne dont la croissance démographique est la plus rapide. Ils finiront par constituer la majorité des adultes, et ils n'auront pas les compétences pour répondre aux exigences d'une économie du premier monde qu'Israël doit posséder pour assurer sa survie physique.

Aujourd'hui déjà, la moitié des adultes d'Israël sont si pauvres qu'étant en-dessous du premier barreau de l'échelle de l'impôt sur le revenu; ils ne paient pas du tout d'impôts. Quatre-vingt-douze pour cent de l'ensemble des recettes fiscales d'Israël proviennent de 20% de la population seulement. Ce sont les Israéliens les plus instruits et les plus qualifiés, dont une part croissante décide déjà d'émigrer. En 2014, 2,8 Israéliens titulaires d'un diplôme universitaire quittaient pays pour un israélien de retour . En 2018, ce ratio est passé à 4,1.

Priver la plupart des enfants haredi d'un programme d'études de base complet a des conséquences dans la suite de leur vie. Plus de la moitié des femmes haredi et plus des trois quarts des hommes haredi sont incapables d'aller au bout du cycle d'études qui leur permettrait d'obtenir un diplôme universitaire. Par conséquent, alors que 25% des haredim américains qui sont tenus par la loi d'étudier les matières du tronc commun obtiennent un diplôme universitaire, seuls 12% des haredim israéliens y parviennent.

Il n'y a pas de raccourcis dans la vie. Très peu de gens peuvent faire l'impasse sur un bon enseignement quand ils sont enfants et devenir peut-être médecins, ingénieurs ou accéder aux professions de toute nature qu'une économie du premier monde exige. Alors que le Bureau central de statistique prévoit que la moitié des enfants du pays seront des haredim dans seulement deux générations, comment peut-on encore trouver en Israël des gens qui ne comprennent  pas le risque mortel pour ce pays d'un déficit d'éducation conjugué à des tendances démographiques défavorables ?

Il y a une nécessité urgente d'une réforme massive et complète de l'éducation qui englobe un programme de base largement amélioré et obligatoire pour tous les enfants, sans exception pour les haredim.

Cela doit s'accompagner d'un changement profond dans la manière dont le pays choisit ses enseignants, les forme et les rémunère, ainsi que d'une refonte complète du trou noir budgétaire qu'est le ministère de l'Éducation, une bureaucratie mammouth qui illustre parfaitement l'inefficacité, les licenciements arbitraires, et les conflits d'intérêts majeurs.

Israël a une longue histoire qui montre qu'il sait se ressaisir quand il est le dos au mur. La question de l'éducation est la plus insidieuse et les solutions ne peuvent plus être différées. Lorsque ses effets deviennent apparents, il n'y a pas de bouton "reset" qui puisse transformer des adultes en enfants  et leur fournir l'éducation dont ils auront besoin ultérieurement dans leur existence.

Dans la situation actuelle, Israël a un besoin urgent de décideurs politiques sérieux, capables de comprendre la gravité de la situation et de convaincre la majorité que le bien de la nation va souvent à l'encontre d'intérêts sectoriels politiquement forts. Ils devront être prêts à mettre le bien du pays avant toute autre chose.


Auteur : Dan Ben-David.  Economiste au département des politiques publiques de l'Université de Tel Aviv, il dirige l'Institut Shoresh de Recherche socio-économique 

Date de publication: le 5 décembre 2019 in Jerusalem Post

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire