23 janvier 2019

Les Démocrates américains propulsent une antisémite à la Commission des affaires étrangères du Congrès

Les Démocrates, désormais majoritaires à la Chambre des Représentants  (House) du Congrès américain, ont tenu à faire siéger une immigrante de Somalie, antisémite et ouvertement supportrice du BDS, dans l'influente Commission des affaires étrangères. Cette tendance extrêmement inquiétante est analysée par une contributrice du New York Times, Bari Weiss.

Bari Weiss
Il y a une théorie de la conspiration dont les racines sont anciennes et l’histoire sanglante.

En 2012, au cours de l'une des guerres intermittentes qui opposent Israël au Hamas à Gaza, Ilhan Omar, alors âgée de 32 ans, coordonnatrice sur les questions de nutrition au ministère de l'Éducation du Minnesota, avait posté sur Twitter le message suivant : "Israël a hypnotisé le monde, qu'Allah réveille les gens et les aide à percevoir les forfaits abominables d'Israël. #Gaza #Palestine #Israël"

Depuis, cette déclaration a poursuivi Mme Omar, une réfugiée somalienne, l'une des premières femmes musulmanes élues l'an passé au Congrès, qui siège désormais dans l'influente Commission des affaires étrangères de la Chambre des Représentants. Jeudi, Poppy Harlow, une journaliste de CNN, l'a mise à nouveau sous pression : "Je me demande quel est votre message ce matin, le premier de notre série Game Changer destinée aux Juifs américains qui trouvent vos propos profondément offensants."

"C'est une façon vraiment regrettable de présenter les choses ", a rétorqué Mme Omar, devant la question de l'animatrice. "Je ne sais pas en quoi mes commentaires seraient offensants pour les Juifs américains. Mes commentaires portent précisément sur ce qui s'est passé pendant la guerre de Gaza, et je parle clairement de la façon dont le régime israélien s'est conduit pendant cette guerre."

Peut-être Mme Omar était-elle sincèrement déconcertée et ne se contentait pas d’esquiver la question. Au-delà de la vacuité du discours public, des conceptions de cette nature se font entendre plus fréquemment et avec plus de force ces temps-ci. Permettez-moi donc d'expliquer pourquoi j’ai trouvé ces paroles si offensantes en tant que juive américaine, et c’est le cas de presque tous les Juifs américains que je connais,.

La théorie de la conspiration présente les Juifs comme des magnétiseurs, des manipulateurs fourbes ou de sinistres tireurs de ficelles. C’est une théorie aux racines anciennes et à l'histoire sanglante. Dans le Nouveau Testament, une poignée de Juifs serait parvenue à contraindre  Rome - alors la plus grande puissance du monde -  à obéir à ses ordres et à tuer le Christ. Ponce Pilate, le gouverneur romain, parle de Jésus aux Juifs dans le livre de Jean : "Emparez-vous de lui et jugez-le selon votre propre loi". Mais les Juifs lui renvoient la décision : "Nous n'avons pas le droit de mettre quelqu'un à mort." C'est pour cela que Pilate commet le crime lui-même et il le fait en leur nom. Dans le livre de Matthieu, les implications de cette manipulation sont expliquées en détail : "Son sang est sur nous et sur nos enfants", disent les Juifs,  une responsabilité qui a été si destructrice dans l’histoire que même Mel Gibson l'a coupée de sa "Passion du Christ".

Dans les deux millénaires qui ont suivi, même après l’année 1965 où l'Église catholique a formellement renié le dogme du déicide juif de Jésus, le modèle de la conspiration antisémite a perduré. Il prétend que cette minuscule minorité a la capacité d’utiliser la ruse et la proximité du pouvoir pour escroquer les gens et les amener à servir leurs fins exécrables. Elle a conduit à d'innombrables expulsions, meurtres, massacres et pogroms en Europe et ailleurs.

La capacité des Juifs d'hypnotiser le monde, comme l'a décrite Mme Omar, est au cœur de l'intrigue du Juif Süss - le film nazi le plus achevé jamais réalisé. Dans ce film produit par Joseph Goebbels en personne, Josef Süss Oppenheimer, un Juif religieux du XVIIIe siècle, émerge du ghetto, se fait passer pour un homme assimilé et devient le trésorier du Duc de Wurtemberg. Quel Duc stupide ! Permettre à un seul Juif d'entrer dans sa ville aboutit à la mort et à la destruction générale.

Après avoir visionné la version finale du film, en août 1940, Goebbels écrivit dans son journal : "Voila un film antisémite du genre qu'on ne pouvait que souhaiter. J'en suis heureux." Et ce n'est pas étonnant : il fut présenté pour la première fois au Festival du film de Venise, où il reçut le Lion d'or. Selon certaines estimations, il a été vu par plus de 20 millions de personnes.

Depuis lors, le mythe du juif manipulateur et rusé, qui influence les détenteurs du pouvoir, persiste sous diverses formes. Pendant la guerre d’Irak, on a presque unanimement reproché à Richard Perle, Paul Wolfowitz et Doug Feith,  des personnalités juives de l'administration Bush, d’avoir été responsables d’une campagne militaire ordonnée par George W. Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld. Lors de la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump a blâmé les " globalistes, " avançant les noms de Lloyd Blankfein et George Soros, pour expliquer les problèmes économiques de l'Amérique.

Mais dans la démonologie de l'antisémitisme moderne, le plus grand "Juif" d’aujourd'hui  est l'État juif, Israël. Bien que l’on puisse faire  des critiques parfaitement légitimes à Israël  et aux décisions de son gouvernement , ce dont je ne me suis jamais privée, ces critiques franchissent la frontière de l'antisémitisme lorsqu'elles attribuent à cet État des pouvoirs maléfiques, presque surnaturels, qui sont une espèce de décalque des calomnies antisémites classiques.

En novembre 2012, lors de la guerre d'une semaine précédée par le tir d’une centaine de roquettes sur des cibles civiles par le Hamas, Israël n'a "hypnotisé" personne. Il a fait l'objet du barrage habituel de critiques enflammées émanant  des médias, des Nations Unies, des dirigeants de différents pays, sans parler des manifestations déclenchées dans le monde entier. Le fait qu'Israël continue de conserver ses soutiens aux États-Unis au sein de la majorité des Démocrates et des Républicains s'explique par le fait que, contrairement au tweet de Mme Omar, l'État juif ne se livre pas à des " actes maléfiques ", mais il se contente de se défendre contre ses ennemis qui font pression sur toutes ses frontières, notamment le Hamas. Le génocide des Juifs, et sa croyance en un pouvoir manipulateur juif, sont au cœur de son idéologie. La charte originale du Hamas de 1988, récemment révisée, affirmait que les Juifs avaient orchestré les révolutions française et russe ainsi que les deux guerres mondiales.

Ceux qui se disent antisionistes insistent généralement sur le fait qu'ils ne sont pas antisémites. Mais j'ai du mal à trouver une autre façon de qualifier une idéologie qui cherche à éradiquer un seul État dans le monde, celui qui se trouve être juif, tout en militant avec empathie pour le droit à l'autodétermination de toutes les autres minorités. Les Juifs israéliens sont les descendants à parts égales de personnes déplacées d'Europe et du monde islamique ; ils représentent à peine 6,5 millions des 7,7 milliards de personnes dans le monde. Qu'est-ce  exactement qui les rend si inacceptables?

Au cours de cet interview à CNN, Mme Omar a tenté de défendre un autre de ses tweets controversés, celui de mardi dernier, suggérant que le sénateur Lindsey Graham, Républicain de Caroline du Sud, était victime d’un chantage. Beaucoup de gens y ont vu une insinuation suggérant qu'il est homosexuel et qu'il est l’otage de quelqu'un qui menacerait de le dénoncer. Ses preuves ? Elle n'en avait pas. Mais c'était conforme à sa prédilection pour les accusations fondées uniquement sur des stéréotypes et des préjugés.

Les Démocrates voudront peut-être croire que ce genre de pratiques renvoient plutôt au Parti républicain. Mais les propos de Mme Omar sont la preuve qu'aucun parti n'a le monopole des trafics sur les fantasmes.

Dans le cas de Mme Omar, il y a un défi particulier car elle est exactement le genre de personnalité politique que la grande majorité des Juifs américains veulent célébrer. Ils votent majoritairement pour le parti Démocrate et ils se sont ralliés aux causes libérales [de gauche NdT]. Voici une réfugiée, une mère, une musulmane et une femme de couleur, la première femme de couleur à représenter le Minnesota au Congrès. Pas étonnant qu'elle ait déjà fait la couverture du magazine Time et qu’elle soit passée devant la caméra d'Annie Leibowitz. Qui ne voudrait pas l'encourager ?

En effet, son identité semble avoir anesthésié l'esprit de certains commentateurs juifs, qui recommandent avec insistance de ne pas critiquer Mme Omar et les autres personnes de couleur qui ont exprimé publiquement leur antisémitisme récemment. (Tamika Mallory, Marc Lamont Hill). [Pourquoi ?] Parce que ce ne serait pas bien de critiquer les dirigeants de la communauté noire actuellement.

C'est une position intenable, surtout à un moment où le F.B.I. sonne l'alarme sur la recrudescence des crimes de haine contre les Juifs. Mme Omar siège maintenant à la Commission des affaires étrangères de la Chambre des Représentants où elle incarnera un courant intellectuel de plus en plus important qui considère que les Juifs sont affublés d'une monstrueuse culpabilité morale et qu’ils ont le pouvoir secret de la dissimuler. Il est peut-être plus difficile désormais d'en appeler à ceux qui devraient être nos amis et nos alliés politiques, car hélas pour les Juifs, tous les antisémites n’affichent pas leurs opinions sur leur front.


Auteur : Bari Weiss contributrice à la rubrique “opinions” du New York Time

Date de parution : le 21 janvier 2019 in The New York Times

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

1 commentaire:

  1. j'éspère que les juifs américains vont ouvrir enfin les yeux et leurs oreilles

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