31 janvier 2019

Mohammad al-Issa : pourquoi les musulmans du monde entier doivent commémorer la Shoah

A l'occasion de la journée internationale de la Mémoire, Mohammad bin Abdul Karim Al-Issa, secrétaire général de la Ligue islamique mondiale et président de l'Organisation internationale des universitaires musulmans basée à La Mecque, vient de diffuser un message de solidarité avec les victimes de la Shoah particulièrement vibrant, au nom de plus d'un milliard de musulmans. Son texte est traduit ci-dessous.
Mohammad Al-Issa a été nommé à la tête de la Ligue islamique mondiale par le prince héritier Mohammad ben Salman (MBS) il y a plus de deux ans. Sa mission consiste a purger la Ligue islamique mondiale, l'un des véhicules les plus pernicieux de l'extrémisme wahhabite à partir des années 80, de son approche fondamentaliste et littéraliste de l'islam. Il y a de la sincérité dans cet homme. Dès 2012, alors qu'il était imam et ministre saoudien de la justice, il n'avait pas hésité à se démarquer du clergé wahhabite, affirmant courageusement que " le salafisme n'était qu’une approche de l’islam, pas tout l’islam." Quelle que soit la part inévitable du calcul politique, que le texte ait été davantage diffusé en anglais qu'en arabe, un appel aussi déterminé au rejet du négationnisme par les musulmans ne peut qu'améliorer les rapports entre juifs et musulmans dans le monde et inaugurer peut-être un recul de l'enseignement du mépris en Islam. Il confirme aussi le tournant idéologique de l'Arabie saoudite amorcé par le prince héritier depuis son arrivée aux affaires. C'est là une véritable révolution en gestation dans l'islam mondial. (NdT)

Mohammad al-Issa
Il y a soixante-quatorze ans, les portes du camp de la mort d'Auschwitz ont été abattues, et les nazis ne pouvaient plus dissimuler leurs crimes odieux. Cependant, des décennies durant, il y a des gens qui ont choisi de ne pas voir ce qui s'est réellement passé là où le pouvoir était exercé par les nazis et leurs hommes de main. Ils préfèrent nier les horreurs d'un plan diabolique visant à matérialiser l'idée haineuse de pureté raciale qui a finalement conduit au massacre de millions d'hommes, de femmes et d'enfants innocents - dont six millions de Juifs.

Mais nier cette circonstance historique n'a profité qu'à ceux qui continuent à perpétrer des idées haineuses de pureté raciale, ethnique ou religieuse, comme les assassins génocidaires du peuple Rohingya au Myanmar, également connu sous le nom de Birmanie. Les leçons de la Shoah sont universelles et les musulmans du monde entier ont la responsabilité d'en tirer les leçons, de prendre en compte leurs mises en garde, et de se joindre à l'engagement international de faire en sorte qu'il n'y ait "plus jamais ça".

Il y a un an, à l'approche de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, j'ai écrit une lettre à Sara Bloomfield, directrice du Mémorial américain de la Shoah, au nom de la Ligue islamique mondiale, une organisation qui représente plus d'un milliard de musulmans des quatre coins du monde. Dans cette lettre, j'exprimais "notre grande sympathie aux victimes de la Shoah, un événement qui a ébranlé l'humanité jusqu'au plus profond d'elle même et qui a abouti à un drame dont l'horreur ne peut être niée ou sous-estimée par toute personne juste et éprise de paix".

J'ai ajouté : "Le véritable Islam est opposé à ces crimes. Il les classe au plus haut degré des sanctions pénales et parmi les pires atrocités humaines jamais commises. On se demanderait quel individu sain d'esprit, accepterait, sympathiserait ou même atténuerait l'ampleur de ce crime brutal ? Nous considérons toute négation ou minimisation des effets de la Shoah comme un crime visant à déformer l'histoire et une insulte à la dignité des âmes innocentes qui ont péri. Ce serait aussi un affront pour nous tous, car nous partageons la même âme humaine et les mêmes liens spirituels."

Cette lettre, qui a été immédiatement publiée en arabe et en anglais sur le site Internet de la Ligue islamique mondiale, a déclenché une prise de conscience historique de la tragédie de la Shoah. J'ai reçu un flot d'appels, de messages, de courriels et de lettres d'érudits religieux musulmans qui appuyaient mon point de vue. Pas un seul érudit de bonne réputation ne s'est levé pour s'opposer à ce point de vue. Nul ne pouvait contester l'indiscutable.

Puis, en mai, je suis venu à Washington pour visiter le Musée commémoratif de la Shoah. Alors que le conservateur m'accompagnait tout au long de l'exposition, j'ai vu de mes propres yeux les montagnes de preuves - les vidéos, les photos, les pancartes, les interviews, les souvenirs - qui témoignent de la vérité historique de l'Holocauste. Il n'est pas nécessaire d'aller au Musée pour reconnaître l'énormité de la Shoah, mais personne ne peut la nier. Cela reste l'une des expériences les plus puissantes et les plus émouvantes de ma vie.

J'exhorte tous les musulmans à apprendre l'histoire de la Shoah, à visiter les monuments commémoratifs et les musées de cet horrible événement et à en enseigner les leçons à leurs enfants. En tant qu'adeptes d'une foi attachée à la tolérance, à la coexistence et au respect de la dignité de l'humanité tout entière, nous partageons la responsabilité d'affronter ceux qui porteraient aujourd'hui le flambeau d'Adolf Hitler, et de nous joindre aux personnes de bonne volonté de toutes les nations et religions pour prévenir un génocide partout où il menace des vies innocentes.

Nous ne pouvons le faire que si nous sommes armés de la vérité. Nous, musulmans, partageons le sentiment exprimé par Elie Wiesel dans les mots gravés dans la pierre sur les murs du Musée de la Shoah : "Pour les morts et les vivants, nous devons témoigner." 

Comme l'ordonne le Saint Coran, "Ô vous qui croyez, soyez dignes de Dieu et portez témoignage avec justice !"

En ce jour sacré du Souvenir, soyons tous témoins de la justice.


Auteur : Mohammad Al-Issa

Date de première parution: le 25 janvier 2019 in The Washington Post 

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

2 commentaires:

  1. Un grand pas vers la vérité dans un monde musulman dominé et bloqué par la propagande antisémite qui interdit toute évolution des mentalités vers la paix.

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  2. Un souffle d'espoir qui témoigne de l'ouverture d'esprit d'un courant de l'Islam et de sa volonté de réconcilier définitivement les fils d'Abraham.

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