27 décembre 2018

La France est-elle encore gouvernable par Emmanuel Macron?

Le mouvement des gilets jaunes a été original sur bien des points. Il a été capable à force d'abnégation et d'opiniâtreté d'ébranler l'État. 


Au centre de l'exécutif, le président Macron est passé d'une posture d'intransigeance et de surdité à une panique véritable, distribuant du "pouvoir d'achat" bien au-delà de ce que l'économie semble pouvoir supporter dans son format actuel. 

Les forces de l'ordre n'ont été pas loin de la rupture face à la multiplication et à la violence des engagements, des semaines durant, d'autant que des "casseurs" et des lycéens trouvaient là l'occasion d'en découdre. 

Enfin, malgré la durée des blocages, les pertes économiques, et les spectacles de destruction aveugle, de vol et de profanation des emblèmes nationaux, une imposante majorité de l'opinion a conservé son soutien à ce qui était selon le mot de François Sureau, "plus qu'une émeute et moins qu'une révolution". En quelque sorte, les gilets jaunes ont exprimé à leur façon les inquiétudes, les colères et les espoirs du peuple de France.

Le mouvement va-t-il se poursuivre? De nombreux appels ont été lancés pour le début du moins de janvier  et certains militants imaginent une relance sous des formes "créatives" et innovantes. La réponse parviendra dans les semaines à venir. Mais pour l'heure, du coté du pouvoir macronien, la poursuite de la politique antérieure à l'identique semble prévaloir.

Les options du pouvoir

Macron doit choisir entre les termes d'une alternative : soit traiter le problème dans une perspective essentiellement comptable, soit prendre pleinement en compte sa dimension  politique et en tirer les conséquences. 

Selon le point de vue comptable, les ponctions excessives sur le pouvoir d'achat de certaines catégories sociales doivent être corrigées par des compensations monétaires équivalentes et des gratifications supplémentaires pour remédier aux injustices. Une fois la correction effectuée, le mouvement doit prendre fin naturellement puisqu'il n'a plus de justification.

Du point de vue politique, il en va tout autrement. Au-delà des aspects économiques, le mouvement exprimait une révolte profonde contre l'arbitraire de la gouvernance du pouvoir, et sa surdité confinant au sadisme (le passage aux 80 km/h). Il témoignait aussi du rejet de la personne même du président, de son style narcissique (Jupiter, maître des horloges), de son appétit pour les mises en scène et les shows, de ses saillies agressives dans une langue précieuse et humiliante. Sous cet angle politique, on constate que tous les étages de la société ont perçu aussi bien l'indifférence que la fébrilité du président, de son entourage, et de son étrange famille politique sans charisme ni ancrage. 

Tous ont aussi perçu à quel point l'image de la France avait été piétinée aux yeux de l'étranger et de l'opinion internationale quand l'Arc de Triomphe a été investi, saccagé, maculé, et la tombe du soldat inconnu profanée.

Pour l'heure, le choix de Macron est clairement inspiré par l'approche comptable, assortie de mesures politiques cosmétiques.

D'abord, dans sa prise de parole du 10 décembre, il a énoncé une liste de mesures de soutien au pouvoir d'achat: des exonérations et des subventions. La réponse est fondamentalement comptable. 

Le président précisera en effet par la suite que les suppléments de dépense publique correspondant au pouvoir d'achat distribué seront compensés par des économies de même hauteur. Ainsi, "le cap sera tenu" aussi bien concernant les "réformes" à venir que les options internationales. Lors du Conseil européen qui suivra les 13 et 14 décembre, il confirmera la continuité de ses positions avec sa proposition fédéraliste d'une eurozone plus intégrée, dotée d'un budget propre. 

Ensuite, le style du président qui avait provoqué une détestation de sa personne si unanime et si violente, sera corrigé. Interventions plus brèves, vocabulaire expurgé, formules assassines bannies, posture d'écoute et d'humilité.

Enfin, la réponse "politique" proprement dite se réduira à un long débat ouvert à tous, sur tout le territoire, ce qui donne furieusement à penser à une tentative de noyer le poisson.

La France en demande politique

L'affaire est-elle réglée? On peut en douter car au point où en sont les choses, on pose désormais la question:  la France est-elle encore gouvernable par le pouvoir en place? Dans cette veine, Jean-Philippe Vincent s'interroge. "Comment restaurer l'autorité politique en France à l'heure des gilets jaunes?" stipulant indirectement qu'il n'y a plus d'autorité politique reconnue dans le pays.

Du point de vue politique l'épisode des "gilets jaunes" a ébranlé jusqu'au socle de l'État, plus précisément du rapport de gouvernance qui en est le cœur. Le pouvoir sera-t-il encore cru et obéi? Ce qui s'est matérialisé en quelques semaines, c'est  une perte de confiance majeure dans les élites du pouvoir, la personne du président, la haute fonction publique, et l'appareil des média perçu comme sa caisse de résonance.

Du point de vue de la légalité, le président est en droit de terminer son mandat et l'assemblée nationale de même. Mais il y a ce qui est légal d'un coté (le maintien du pouvoir tel quel jusqu'au terme des mandats), et ce qui est politique de l'autre (répondre à la demande populaire de changer les dépositaires de l'autorité). 

En démocratie, dans le genre de circonstance que connait la France, le pouvoir en recherche urgente de légitimation donne la parole au peuple. Désormais, c'est une page politique que l'opinion réclame de tourner. La parole au peuple n'est pas une multitude de prises de parole de tous devant tous, ce n'est pas un débat national interminable, c'est le retour aux urnes

Dans le cadre institutionnel actuel, trois options sont possibles pour acter qu'une page est réellement tournée:

le président peut dissoudre l'assemblée nationale et fixer une date pour des législatives;
dans une version plus équivoque il peut nommer une personnalité au poste de premier ministre. Pour que l'opération  ait un impact sur l'opinion cette personnalité devrait être strictement indépendante de la famille politique macronienne. Le premier ministre construirait lui-même un gouvernement formellement proposé à l'hôte de l'Élysée comme la constitution l'exige. On assisterait à une espèce de "cohabitation," le président élu en 2017 se contentant de garantir les institutions et de superviser l'action gouvernementale.  Bien sûr, le président pourrait désigner un faux-nez au poste de premier ministre, que l'opinion détecterait assez vite car elle veut une mise à distance indiscutable de "Jupiter". En toute logique, ce choix devrait découler d'une dissolution de l'assemblée nationale pour laisser réellement place au changement.
enfin le retour aux urnes pourrait découler de la démission du président lui-même, suivie d'une élection présidentielle à laquelle il pourrait participer. L'organisation d'un référendum pour ou contre la politique présidentielle serait l'équivalent d'une démission.

La fausse piste du RIC

Que le mouvement des gilets jaunes renaisse ou s'éteigne à la rentrée, en l'absence de tout geste politique majeur et sans retour aux urnes, la demande sous-jacente d'un changement profond demeurera lancinante. Elle alimentera un processus de défiance aggravée et de fracture qui pèsera sur tous les aspects de la vie collective: l'école, la justice, l'ordre public, la productivité, la compétitivité, le rapport à l'immigration, l'image du pays, etc. Ce sera une porte ouverte sur l'instabilité chronique.

D'ailleurs, dans l'ambiance d'incertitude qui domine, une solution particulièrement vicieuse a été introduite dans le débat pour le faire capoter, celle du référendum d'initiative citoyenne (RIC). 

Si on fait de ce référendum la pierre angulaire du système politique (Etienne Chouard), on s'oppose à la notion même de démocratie représentative. La démocratie directe est une utopie qui n'a jamais existé et qui n'existera jamais, car tout système politique a pour premier principe de permettre l'élaboration et la mise en œuvre de décisions pertinentes pour le présent et l'avenir du pays. Ce n'est pas le territoire du brouhaha mais celui des compétences aiguisées, de l'ancrage dans la société et du pilotage politique prompt et averti. En un mot, tout le contraire de l'utopique démocratie d'agora.

Si on fait du RIC un contre pouvoir, ou une arme pour empêcher le  pouvoir de s'exercer, le seul effet du référendum permanent serait la paralysie collective dans un climat de défiance institutionnalisée. Paralyser l'État est un fantasme anarchiste des origines. Aucune société d'une certaine taille n'a jamais su se passer d'un Etat. Et comment l'action gouvernementale serait-elle possible si la décision politique était facilement mise en question par une multitude de scrutins, et si les mandats étaient révocables à loisir par les mandants? 

En Suisse, les référendum d'initiative populaire, qui relèvent de la culture locale, sont en fait proposés par des corps intermédiaires (partis, syndicats, organismes professionnels) sauf cas extrêmement rares. Ils sont rejetés à 80%, et seuls 13% des décisions votées passent dans la législation faute de conformité avec le droit ou les traités.

Le dernier usage du RIC, le plus pervers, c'est de donner au gilet jaune, au titulaire d'un suffrage, l'illusion qu'il participe à la décision et au contrôle de la politique en votant de temps en temps sur tel ou tel sujet. On lui offre en fait un simple exutoire sans impact sur l'existence collective. La participation directe du citoyen à la politique passe par son lien avec son représentant. S'il veut aller plus loin, il peut candidater lui même à la représentation, et participer au sein de partis et de toutes les formes de forum, think tank, réseaux sociaux, média, aux suggestions et controverses relatives au bien commun.

Si le RIC est populaire chez les gilets jaunes, c'est qu'il est une réponse simple, que lui ont soufflée des démagogues, à une question complexe. Le sentiment de dépossession de son existence, le sentiment de dépendre des facéties et des calculs obscurs d'une caste administrative sourde, le sentiment de devoir mener une lutte de survie contre le déclassement, conduisent au rejet a priori de l'ensemble des institutions de gouvernance. En réalité, l'enjeu n'est pas de faire table rase. C'est de diagnostiquer les travers du système de gouvernance tel qu'il est aujourd'hui en France, et de le réparer. Il faut alors regarder du coté de l'élection du président inamovible au suffrage universel, du scrutin majoritaire à deux tours, de la responsabilité de l'exécutif, de la séparation des pouvoirs. Autant de sujets difficiles qui  ne peuvent s'articuler que dans une situation de  confiance, la denrée la plus rare à l'issue de décennies de mal gouvernance qui se confondent à peu avec l'adoption de la Ve République.

Pour l'heure, Emmanuel Macron semble vouloir égarer le mouvement des gilets jaunes dans les sables d'une "grande consultation." On le voit escamoter une véritable réponse politique au tremblement de terre de l'automne, et reprendre cahin caha la route cabossée de son quinquennat. Il ne faudra pas qu'il s'étonne de voir les situations politiques se dérober à son contrôle, et les résultats lui glisser entre les doigts. Naguère, en 1968,  Charles de Gaulle avait essuyé une secousse comparable. Moins d'un an plus tard, après avoir redressé la situation, il a consulté le peuple et mis un terme à sa vie politique suite à son refus. Emmanuel Macron s'inspirera-t-il de son illustre prédécesseur?

Jean-Pierre Bensimon
le mercredi 27 décembre 2018

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