30 décembre 2018

Avec son retrait de Syrie, Trump emboîte le pas à Obama et s'inscrit dans une tendance lourde de la politique américaine

L'annonce du retrait des troupes américaines de Syrie a provoqué une ivresse joyeuse dans la maison de Recip Erdogan et dans celle du guide suprême Ali Khamenei. Le premier pourra librement écraser l'autonomie kurde en gestation et le second pourra faire circuler dans un corridor terrestre ouvert entre la Perse et la Méditerranée ses transports d'armes et ses militaires . Dans l'analyse qui suit, le plus expérimenté des stratèges israéliens, Yaakov Amidror, tire les rudes conséquences de cette nouvelle donne pour l'État juif. 
Avec un mélange de fierté et de profonde amertume, il expose les nouveaux défis qu'il faut relever et il indique dans quelle voie il faut aller pour tirer finalement partie du coup brutal que vient d'infliger l'Oncle Sam à son pays. (NdT)

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Yaakov Amidror

[Suite au retrait américain de Syrie,] Israël devra intensifier ses opérations contre les Iraniens. Le retrait des États-Unis de l'arène donne à Israël une bonne occasion d'actualiser sa stratégie en Syrie.

La décision du président Trump de retirer les milliers de soldats américains déployés en Syrie, qui ont combattu en compagnie des Kurdes les restes de l'État islamique dans le nord-est du pays, est significative à plusieurs égards. Il est utile de replacer cette décision dans une perspective plus large, au-delà de ses aspects militaires qui retiennent l'attention en Israël.

Tout d'abord, ce retrait correspond à une approche partagée par les deux partis politiques américains, que l'on peut résumer comme suit : les États-Unis doivent réduire leur engagement militaire à l'étranger. En d'autres termes, les soldats américains doivent être retirés de tous les endroits qui ne posent pas  de menace majeure pour leurs intérêts. Le président Obama a été le premier à mettre en œuvre cette politique et le président actuel la poursuit. Ils ont tous deux été influencés par leur opinion publique, qui en a assez de porter le fardeau du monde depuis les cent dernières années. D'autant que les États-Unis sont presque parvenus à l'indépendance énergétique et que, par conséquent, le Moyen-Orient est beaucoup moins important pour leur économie. Il faut ajouter que l'Amérique veut investir davantage au niveau national, là où la société et l'économie sont en souffrance.

Il y a un profond désaccord entre Républicains et Démocrates sur les causes de la crise intérieure, mais Obama et Trump, comme la plupart des citoyens américains, croient que le sang américain ne doit plus être versé dans les guerres étrangères, et ils estiment que les efforts doivent se focaliser les défis nationaux. Ce sentiment est devenu beaucoup plus fort à cause du prix économique et des pertes subies lors de deux guerres, celle d'Afghanistan et celle d'Irak, des campagnes plutôt ratées qui ont sérieusement impacté l'histoire américaine moderne et guère contribué à son avenir.

Le retrait américain est significatif du point de vue historique. La tendance à l'isolationnisme persistera probablement au sein des administrations futures. Les alliés des Américains devront apprendre à se débrouiller seuls, à créer des alliances régionales et à opérer conjointement, sans compter sur leur participation. Les forces américaines seront concentrées dans des régions où les États-Unis ont des intérêts clairs et directs, et dans un avenir proche, ce sera apparemment dans la mer de Chine méridionale et ses parages - où une confrontation avec la Chine est en train fr prendre forme.

Cela signifie qu'en affrontant ses ennemis au Moyen-Orient, Israël devra s'en remettre au principe qu'il a adopté lorsqu'il a déclaré son indépendance : "pour se protéger, compter sur soi-même." Aucun dirigeant israélien ne doit se faire d'illusions. Israël doit gagner en puissance pour relever ce défi, tant sur le plan économique que militaire ; ce sera la tâche la plus importante de tous les gouvernements à venir.

Dans le même temps, Israël doit maintenir des relations privilégiées avec les États-Unis. Il continuera d'avoir besoin de l'aide économique des États-Unis pour acquérir des armes et utiliser les technologies américaines chaque fois que cela lui donnera un avantage décisif sur le champ de bataille. Enfin, Israël a encore besoin du soutien américain sur la scène internationale, où Il est incapable de faire face au front uni de ses ennemis et rivaux, lui qui est le seul État juif face à 57 pays musulmans.

Mais encore une fois, Israël doit intérioriser ces données et agir sur la base du principe le plus importante qui a toujours été le fondement de sa doctrine de défense : se défendre par soi-même. C'est la raison d'être du pays et la conclusion que dictent les réalités mondiales.

En ce qui concerne l'Iran en Syrie, il convient d'établir une distinction entre deux sujets. En ce qui concerne les batailles contre l'Iran, il n'y aura aucun changement après le retrait des forces américaines, pour la simple raison qu'elles n'ont pas pris part à ces batailles. Les États-Unis n'ont pas agi une seule fois contre la machine de guerre iranienne qui s'installe en Syrie. Toutes les forces et toutes les énergies des États-Unis ont été investies dans l'élimination de l'État islamique. Cette décision n'a pas été influencée par les analyses des commandements militaires, ni ceux du Pentagone, ni ceux du terrain. Il s'agissait d'une décision du Congrès qui limitait le mandat de la présence militaire américaine en Syrie à la lutte contre cette organisation terroriste sunnite. Il n'y aura donc aucun changement négatif sur ce front.

En revanche, le retrait des forces américaines ouvrira immédiatement aux Iraniens des possibilités de manœuvre qui leur étaient interdites auparavant en raison de la présence d'une importante base américaine sur la principale route reliant l'Irak et la Syrie, à proximité de la frontière jordanienne.

Le rêve iranien d'un corridor terrestre du golfe Persique à la Méditerranée répondant aux leurs besoins logistiques [de Téhéran] se réalisera rapidement après le retrait américain. Cette mesure leur facilitera grandement le transport terrestre du matériel et des forces militaires. D'où son importance tant pour le Hezbollah que pour la construction de l'infrastructure de la machine de guerre iranienne en Syrie. De ce point de vue, le sentiment de satisfaction de l'Iran est tout à fait justifié. Il vient de recevoir un cadeau du président américain. Il ne fait aucun doute c'est là un défi aggravé qu'Israël devra relever.

Une autre question est celle de la crédibilité des États-Unis. Hélas, le président américain emboîte le pas à son prédécesseur qui avait expliqué que la "crédibilité" n'a aucune importance. À mon avis, Obama et Trump se trompent. Une superpuissance sans crédibilité perd une partie de ses capacités. Les États-Unis, qui abandonnent les Kurdes à leur sort et les exposent à la vengeance des Turcs, des Syriens et peut-être même des Iraniens, seront perçus dans la région comme ayant perdu toute crédibilité. Les États-Unis seront supposés abandonner leurs alliés et, par conséquent, à l'avenir, les alliés potentiels réfléchiront à deux fois avant de compter sur les États-Unis et accepter d'être leur partenaire.

À mon avis, il sera bientôt évident pour plus d'un pays que les États-Unis les a poignardés dans le dos. Le premier à subir ce contrecoup sera la Jordanie, le pays le plus proche de la ligne de front, qui sera désormais directement confronté aux Iraniens.

Je ne serais pas surpris que la démission du secrétaire à la Défense Mattis soit liée à cet aspect de la décision du président, car il est plus difficile pour les responsables militaires d'accepter la trahison d'un allié que pour les responsables politiques. C'est une question d'"honneur" et de "parole donnée,"  deux des concepts les plus importants pour les Américains en uniforme et pour tous ceux qui ont été élevés dans les valeurs militaires.

Les grands gagnants de la décision américaine sont la Turquie, l'Iran et la Russie. La Russie reste la seule superpuissance de la région. C'est un fardeau mais aussi une opportunité. Elle fera avancer ses intérêts dans la région. La Turquie aura les mains libres pour agir contre l'ennemi détesté, les Kurdes, qui bénéficiaient jusqu'à présent du soutien des États-Unis, à travers des opérations militaires conjointes. Dans le passé, Erdogan a su exploiter les faiblesses américaines, et  pas seulement contre les Kurdes.

Il ne sera pas non plus surprenant que, parallèlement à l'élimination des derniers vestiges de l'autonomie et de l'indépendance des Kurdes, les relations entre le dictateur d'Ankara et l'actuel président américain s'améliorent. Le Congrès ne s'en réjouira pas, mais le Président a apparemment décidé de se réconcilier avec Erdogan, qui est responsable d'un nombre non négligeable de victimes depuis son arrivée au pouvoir.

Enfin, les Iraniens voient leur rêve d'un corridor terrestre [jusqu'au Liban] prendre forme, le président américain leur en donnant gratuitement les clés.

Israël pourrait trouver deux avantages à la décision du Président. Une fois que les États-Unis auront quitté la région, il y aura un acteur de moins dont Israël devra tenir compte dans la planification de ses opérations en Syrie. En général, une équation avec moins de variables est plus facile à comprendre et à gérer. Sans les Américains, dont les intérêts étaient  pris en compte dans toutes les opérations, le processus décisionnel d'Israël sera simplifié. Et les États-Unis ne limiteront plus ces opérations. Le retrait américain donne à Israël une liberté d'action presque totale.

Ce retrait fait d'Israël le pays le plus fort et le plus stable de la région et le seul acteur sérieux avec qui les principaux pays arabes pourront coopérer dans leur confrontation avec l'Iran et l'État islamique. Il est difficile d'évaluer dans quelle mesure la position d'Israël sera renforcée par le vide laissé par les Américains, mais le potentiel est important.

En conclusion, le président [américain] fait ce qu'il a promis de faire et il n'y a pas lieu de s'en plaindre. Le prix immédiat sera payé par les Kurdes, maintenant sans protection, qui devront faire face à un sort amer. La Russie et la Turquie seront investis de plus de responsabilités. L'Iran et la Russie tenteront de combler le vide.

Israël reste déterminé à contenir les Iraniens. Dans ce face à face, le retrait de Syrie ne provoque pas de changement à part quelques avantages logistiques (et peut-être psychologiques) pour l'Iran, qui pourra réaliser son rêve d'un corridor terrestre. Il reviendra à Israël d'assumer un défi supplémentaire, celui de perturber ce rêve. Il doit se préparer en conséquence et intensifier ses opérations contre les Iraniens en Syrie. En fait, le retrait des États-Unis de l'arène fournit à Israël une bonne occasion d'actualiser sa stratégie en Syrie.

Note : Ce texte a été écrit avant les frappes du 25 décembre en Syrie attribuées à Israël. [puis revendiquées par Israël.]


Auteur : Le général de réserve, Yaacov Amidror, est ancien conseiller du premier ministre, président du Conseil national de sécurité israélien, directeur de l'Ecole militaire d'Israël  et cofondateur du think tanJerusalem Institute for Strategy and Security. (JISS). Il a écrit plusieurs ouvrages dont une fameuse introduction à la guerre de contre-insurrection.

Date de première publication : le 26 déc. 2018, sur le site de JISS

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

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