5 décembre 2018

Arabes d'Israël : l'Internet aggrave sérieusement la fracture avec la société israélienne

L'actualité guerrière sur les fronts de Gaza, du Liban et de Syrie où l'Iran déploie une stratégie hyper agressive contre Israël, ne doit pas dissimuler certaines grandes difficultés intérieures. L'utilisation massive d'Internet conduit les Arabes israéliens à adhérer comme jamais à l'univers politique et idéologique problématique des Palestiniens des territoires et du monde arabe en général, malgré une intégration croissante  dans l'activité économique et technologique de la société. (NdT)


Ces dernières années, les médias sociaux ont permis de jeter des ponts numériques sur la distance géographique, infime mais physiquement infranchissable, qui sépare les populations palestiniennes. Les citoyens arabes d'Israël consomment un flux constant de messages issus des médias sociaux en provenance des territoires occupés ; ces liens renforcent l'identité palestinienne de cette population. Dans une société israélienne déjà divisée, les médias sociaux encouragent les protagonistes à occuper des espaces numériques mutuellement exclusifs, ce qui dégrade la faisabilité déjà hypothétique d'une solution à deux États.

Durant une grande partie de l'histoire d'Israël, les médias de langue arabe ont été parrainés par l'État qui limitait la diffusion de journaux et d'émissions de radio arabes indépendants, susceptibles de renforcer l'identité palestinienne. Harel Chorev-Halewa, chercheur à l'Université de Tel Aviv, a analysé ce phénomène dans une interview : "J'ai grandi dans un Israël où vous n'aviez qu'une seule chaîne, avec une heure et demie de diffusion en arabe... vous n'aviez que ce que le gouvernement voulait vous transmettre à partir du sommet."

La situation a changé lorsque la télévision par satellite a permis aux citoyens arabes d'Israël de se connecter aisément aux grands médias pan-arabes. Dans les années 2000, la télévision arabe par satellite s'est additionnée à la radio et à la littérature pour permettre aux Arabes d'Israël d'accéder aux débats culturels et politiques en cours dans le monde arabe élargi. Dans son livre The Arab Public Sphere in Israel, le sociologue Amal Jamal écrit que ce média a permis aux Arabes vivant en Israël de "surmonter le handicap de leur situation géographique" et de "faire partie de l'espace culturel de leur nation d'appartenance". Les recherches de Jamal indiquent que, dans la population globale, 41 % des téléspectateurs arabes estiment que la télévision arabe renforce leur sentiment d'appartenance au monde arabe ; dans les cercles de l'élite, ce chiffre grimpe à 73 %.

Plus que jamais, les gens peuvent maintenant choisir les médias qu'ils veulent fréquenter et l'espace culturel dans lequel ils veulent vivre. L'utilisation des médias sociaux conduit à un certain nombre de paradoxes dans la situation actuelle de la minorité arabe d'Israël. Aujourd'hui, ses membres s'intègrent en nombre sans précédent dans les institutions et les espaces professionnels juifs israéliens : une étude récente indique que le pourcentage des citoyens arabes d'Israël qui passent une partie de leur temps libre avec un juif israélien a augmenté régulièrement, passant de 44,2 % en 2003 à 72,6 % en 2015. Pourtant, lorsqu'il s'agit de l'identité nationale, les gens se disent de plus en plus attachés à l'étiquette de "Palestinien", leur proportion passant de 47 à 63% au cours de la même période.

Les médias sociaux sont loin d'être le seul facteur menant au rejet de l'identité nationale israélienne par la minorité arabe ; cette population s'est toujours identifiée à la Palestine. L'évolution politique constante d'Israël vers la droite, qui a récemment culminé avec l'adoption de la "loi sur l'État-nation," a certainement marginalisé cette population. L'échec du processus de paix, l'expansion perpétuelle des colonies de peuplement en Cisjordanie, l'incapacité du gouvernement à combler les inégalités socio-économiques entre Juifs et Arabes et les efforts délibérés de certaines organisations juives pour empêcher les Arabes de pénétrer dans certains quartiers et lieux de travail juifs, tout cela a accru l'animosité de nombreux citoyens arabes à l'égard de l'État israélien. Le désenchantement à l'égard des gouvernements de gauche, qui n'ont jamais réussi à améliorer les services médiocres accordés aux communautés arabes là où elles sont majoritaires, a également joué un rôle.

Dans ce contexte, les visions du monde diamétralement opposées qui s'expriment dans les réseaux de médias sociaux arabes et juifs, creusent davantage le fossé entre les sensibilités politiques des deux populations. De plus en plus, de jeunes citoyens arabes d'Israël à l'esprit politique utilisent Internet pour vivre et travailler en Israël tout en se socialisant dans un monde palestinien virtuel, tandis que leurs collègues juifs font l'expérience d'un autre " Internet ".

Créer un sentiment de proximité

L'utilisation d'Internet par les citoyens arabes d'Israël montre qu'ils dépendent de plus en plus de ce grand réseau  quand ils veulent nouer des liens entre eux. Si les jeunes générations de Gazaouis ne se souviennent pas vraiment  de la vie avant le siège de Gaza qui dure depuis 11 ans, Internet leur offre une fenêtre numérique sur la vie des uns et des autres, au-delà des barrières de séparation. Les Gazaouis ont toujours utilisé les médias sociaux dans des proportions très élevées, selon les enquêtes menées par l'éminent enquêteur Khalil Shikaki. Les facteurs qui expliquent l'utilisation des médias sociaux à Gaza sont " évidents ", a déclaré M. Shikaki dans une interview : "Si vous ne pouvez pas accéder [au monde arabe] physiquement, vous y accédez virtuellement." Les Palestiniens des camps de réfugiés libanais et jordaniens dépendent également d'Internet pour se connecter à leur patrie. Des outils virtuels permettent aux utilisateurs de consulter des sites palestiniens historiques sur Google Maps, de se connecter aux Palestiniens vivant en Cisjordanie et à Gaza, et de coordonner les manifestations sur les questions palestiniennes.

Aujourd'hui, le contenu des pages d'information Facebook des activistes influents de Gaza et de Cisjordanie ont envahi les contenus des médias sociaux arabes en Israël ; la télévision par satellite renforçant les liens avec le monde arabe, cette technologie favorise un sentiment de proximité avec la nation palestinienne. Par exemple, les citoyens arabes d'Israël constituent une part disproportionnée du lectorat du journal populaire en ligne de Cisjordanie al-Ma'an sur Facebook. Au premier semestre de 2018, le contenu Facebook d'Al-Ma'an comptait environ 590.000 clics pour la population de Cisjordanie et de Gaza de plus de 5 millions d'habitants, mais presque le même nombre - plus de 570 000 clics - provenant d'Israël, principalement de la minorité arabe qui ne compte que 1,8 million de personnes. C'est ce nous apprend un journaliste de  al-Ma'an ayant accès à au compte Facebook du journal.

Les médias sociaux peuvent avoir un effet plus marqué sur l'identité que les technologies de communication précédentes, car ils créent un sentiment de rapport personnel et intime. Les images en temps réel peuvent permettre aux téléspectateurs de vivre par procuration les difficultés documentées par les résidents d'autres pays. Cette exposition à un flux constant de contenus exposant les souffrances des Palestiniens a un impact puissant sur les citoyens arabes d'Israël. Après avoir suivi un militant ou un ami de Gaza sur Facebook, " vous pouvez voir qu'il n'a pas d'eau potable, qu'il est au chômage ou qu'il n'a pas assez de nourriture ou de services médicaux ", a déclaré Raja Zaatry, journaliste et secrétaire du Parti communiste à Haïfa.

Zaatry décrit comment ces contenus poussent l'utilisateur à " se sentir palestiniens et que son peuple là-bas est en train de mourir, donc qu'il est normal d'être soi-même arrêté ou blessé par la police ", quand il proteste contre les politiques et les agissements d'Israël. Au cours des récentes manifestations à la frontière de Gaza, par exemple, les Arabes des villes et villages d'Israël ont manifesté leur solidarité et collecté près d'un million de shekels (270.000 dollars) pour les Gazaouis.

Comme l'a fait remarquer Khalil Jahshan, le directeur exécutif du think tank Arab Center Washington DC : "Vous ne pouvez pas sous-estimer l'importance de cette communication [des médias sociaux] pour consolider l'identité commune entre les différents segments de la société palestinienne."

Création d'univers numériques fermés

Partout dans le monde, les plateformes de médias sociaux regroupent des contenus que leur public consultera et partagera; elles conservent ce public en ligne en faisant la promotion de documents à forte intensité émotionnelle. Généralement, les gens reçoivent des contenus médiatiques qui consolident leur point de vue, et qui font appel à leurs émotions ; c'est ainsi que les plateformes créent des univers numériques fermés, même si elles prétendent offrir un accès commode à des argumentaires contradictoires. En fin de compte, il est de plus en plus évident que les médias sociaux poussent souvent les gens à l'intégrismes et au refus des compromis s'agissant de leurs certitudes politiques. La Palestine ne fait pas exception à cette tendance.

Les sondages indiquent que les citoyens arabes d'Israël sont plus susceptibles d'appuyer une solution à deux États que les autres acteurs du conflit, près de deux fois plus que les populations palestinienne et israélienne. Ils constituent par conséquent un groupe démographique clé en Israël si l'on veut promouvoir l'élection de représentants politiques engagés dans la recherche de cette solution pacifique du conflit. Si la population arabe d'Israël et la gauche juive s'alignaient sur cette question, comme elles l'ont parfois fait dans le passé, leur coalition pourrait aider à surmonter les obstacles politiques intérieurs actuels à la solution à deux États. Cependant, des décennies de marginalisation et de politiques discriminatoires ont érodé la confiance des Arabes dans les mouvements politiques juifs. L'écart grandissant entre les médias sociaux de ces deux groupes pourrait rendre le dialogue dans la vraie vie de plus en plus difficile à l'avenir.

Par exemple, comme les médias sociaux palestiniens mettent souvent l'accent sur la solidarité avec les Arabes d'Israël, l'espace de discussion sur les défis intracommunautaires peut se réduire à sa plus simple expression. Selon Ghaith al-Omari, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, les Palestiniens ont tendance à ne pas "laver leur linge sale en ligne " ce qui concerne les divisions politiques et sociales internes. De plus, le public des médias sociaux en Israël peut être tout aussi réticent à s'intéresser à la façon dont les Arabes s'adaptent à la vie dans l'État occupant. Comme l'a dit al-Omari, " très peu de Palestiniens diront publiquement : J'ai pris un bon café avec mon employeur ".

Au contraire, les citoyens arabes d'Israël naviguent constamment entre des médias sociaux qui diffusent des messages clivants, saluant les Palestiniens emprisonnés ou assassinés. Lorsqu'un ami ou un parent fait l'éloge funèbre d'un "shahid" ou d'un martyr, ces messages bénéficient d'une large couverture via le "re-postage". [rediffusion des messages reçus à sa liste de contacts.] Il existe également une tradition qui consiste à documenter les terribles blessures et les souffrances des enfants par des images poignantes, et à désigner l'occupant comme l'auteur des crimes.

Alon-Lee Green, le directeur national juif de l'organisation "Standing Together", un mouvement qui s'efforce d'unir les juifs et les Israéliens arabes en faveur de la solution à deux États, a souligné combien les contenus des médias sociaux affecte profondément les citoyens arabes d'Israël. Les Arabes d'Israël "lisent ce que les gens écrivent à Ramallah, Gaza, Hébron et Naplouse, puis ils le partagent. Et ça fait mal", dit-il. Les images de Palestiniens blessés ou morts ne sont pas diffusées sur les réseaux des médias sociaux juifs ; on n'y trouve que des images de victimes israéliennes et de maisons détruites par des roquettes palestiniennes. Au sein même d'Israël, les médias sociaux renforcent la fermeture de chaque camp dans son propre récit, empêchant la confrontation au récit parallèle de l'autre.

Les réactions des citoyens arabes à des événements comme les tirs sur les manifestants de Gaza, découlent d'une " politique émotionnelle qui se traduit par [un fossé] entre ce qu'ils voient et ce que nous ne voyons pas ", pense Green. Entre-temps, certaines sources occidentales et israéliennes ont établi un lien entre la présence de message commémoratifs [d’événements meurtriers] sur Internet et les attaques menées en riposte. Le gouvernement israélien surveille de près les médias sociaux palestiniens. Il a adopté des lois autorisant la police à bloquer la publicité pour des contenus en ligne considérés comme incitatifs à la violence. Par conséquent, de nombreux Israéliens juifs associent ces messages postés sur Internet à la violence contre les Israéliens juifs plutôt que contre les Palestiniens.

Surtout, si l'on ne s'y attaque pas, cette dissonance majeure entre les flux d'informations pourrait conduire les citoyens arabes d'Israël à éviter de plus en plus de participer à des organisations comme "Standing Together" ou des partis juifs de gauche qui font la promotion du processus de paix. Green lui-même a fait remarquer qu'il a parfois eu du mal à travailler avec  des politiciens et des militants arabes, en partie à cause du débat politique palestinien. Pour Green, il semble que les dirigeants arabes d'Israël s'appuient de plus en plus sur une narration interne développée en partie en ligne et " ne cherchent pas à s'adresser à l'opinion publique ", car selon Green c'est un procédé permettant d'éviter de recruter des Juifs de gauche.

Beaucoup de choses ont contribué à creuser ce fossé qui s'élargit entre les sociétés juives et arabes israéliennes dans la sphère politique. Si l'on veut réduire l'aliénation de la population arabe, il faut faire des efforts pour protéger les droits civils et parvenir à l'égalité socio-économique entre tous les citoyens. Tant que ces efforts resteront limités et que la politique israélienne maintiendra les négociations de paix à l'abri des regards, les univers numériques clos des médias sociaux proliféreront et pourront encourager les citoyens arabes d'Israël à réduire leur soutien si nécessaire à la perspective d'une solution à deux États au profit d'une participation exclusive à une nation palestinienne virtuelle.



Auteur : Hannah Kazis-Taylor. Ancienne stagiaire du  Washington Institute, où elle a étudié l'histoire du Moyen-Orient moderne. Ses recherches portent sur les questions israélo-palestiniennes et les philosophies politiques religieuses 

Date de première publication : 16 novembre 2018 sur le site du Washington Institute 


Traduction : Jean-Pierre Bensimon (L'importante information contenue dans ce document justifiait une traduction et une publication malgré les biais idéologiques évidents de l'auteur.)

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