2 novembre 2018

Pourquoi les Saoudiens détestaient tant Jamal Khashoggi

Comme il est de plus en plus probable que le gouvernement saoudien soit derrière l'assassinat de Jamal Khashoggi, la pression s'est accrue sur le royaume pour qu'il prenne rapidement des décisions drastiques. Comme le président Trump exige des réponses à ses questions et envisage de prendre des mesures, il est utile de se demander qui était Khashoggi, ce qu'il défendait et pourquoi le régime avait des raisons de le voir mourir.

Cela ne veut pas dire que l'assassinat de Khashoggi soit justifié. On observe quand même que le profil que les média en ont tracé n'est pas tout à fait exact. Il est décrit comme un "réformateur", un "défenseur de la démocratie" et un "journaliste" de profession. Ce sont là des demi-vérités qui dissimulent son rôle politique.

Jamal Khashoggi
Avant tout, Khashoggi était un familier du régime. C'était un proche collaborateur  des strates élevées de la famille royale, justement celles qui ont été marginalisés par le nouveau prince héritier, Mohammed bin Salman.

Khashoggi n'était pas seulement une plume à embaucher dans un journal. Il représentait un courant politique particulier. En tant qu'islamiste, son point de vue sur les grandes questions a toujours coïncidé avec celui des Frères musulmans.

En septembre dernier, par exemple, il déplorait la nouvelle politique du prince héritier.

"L'Arabie saoudite est la mère et le père de l'islam politique, disait-il. Mais le gouvernement saoudien abandonne cette tradition. "Aujourd'hui," le royaume s'est retourné contre sa propre nature et il "combat l'Islam politique". En conséquence, il a perdu sa "boussole".

Comme turcophile, Khashoggi espérait que le nouveau prince héritier emboîterait le pas au président turc Recep Tayyip Erdogan, un soutien des Frères musulmans dans le monde arabe. Khashoggi envisageait une grande alliance entre Riyad et Ankara.

Selon lui, "l'Arabie saoudite doit revenir à un soutien plein et entier de la révolution syrienne et s'allier aux Turcs". Comme Erdogan, Khashoggi était hostile au régime de Sisi en Égypte et s'opposait au rapprochement de Mohammed bin Salman avec Israël.

Cette orientation s'est également traduite par une attitude positive à l'égard du Qatar, qui est aligné au niveau régional sur la Turquie et les Frères musulmans. Au contraire, pour MBS, le Qatar a un profil inquiétant. Lorsqu'il a rompu ses relations avec les Qataris l'année dernière, il les a accusés de parrainer des membres de l'opposition islamiste saoudienne, d'enrôler les médias contre le royaume et même de préparer des assassinats.

Aux yeux du jeune prince héritier, Khashoggi symbolisait la triple menace qui pèse sur son pouvoir : les Frères musulmans, l'axe turco-qatari et les princes contestataires. Lorsque Khashoggi s'est installé en Amérique, Salman a ajouté une quatrième menace: celle des membres de l'élite américaine qui cherchent à gommer en partie le lien d'amitié avec l'Arabie saoudite dans la politique étrangère américaine.

Khashoggi a trouvé une tribune influente au Washington Post, d'où il a lancé des attaques contre le prince héritier. L'une de ses récentes chroniques, par exemple, appelle à la fin de la guerre au Yémen, qu'il décrit comme un échec lamentable. Il présente le gouvernement saoudien comme un tueur aveugle de ses frères en religion et il attribue l'échec des pourparlers de paix à son obstination et son incompétence.

Ces arguments frappent le prince héritier là où cela fait le plus mal : ils mettent implicitement en cause sa légitimité islamique, le plaçant dans la catégorie que des massacreurs de musulmans, tels les dirigeants syriens et russes, Bachar al-Assad et Vladimir Poutine.

En compagnie de ses amis américains, Khashoggi se faisait moins islamiste et plus démocrate réformateur. Il avait conclu une alliance tactique avec d'anciens responsables d'Obama qui cherchent à présenter la politique pro-saoudienne et anti-iranienne de Trump comme une catastrophe.

Trump, de ce point de vue, est le tuteur d'un prince héritier jeune et impétueux. Des conflits comme celui du Yémen résultent plus de l'imprudence saoudienne que de l'expansionnisme iranien.

Loin d'effacer cette image dans les médias américains, la disparition de Khashoggi l'a renforcée. Compte tenu de l'opposition des anciens responsables de l'époque d'Obama à la stratégie de Trump, ils ont intérêt à attiser l'indignation devant la mort de Khashoggi. Ils exploitent l'incident afin de ressusciter une approche de Téhéran  conforme à la vision d'Obama.

Paradoxalement, contenir l'Iran serait un objectif parfaitement logique pour Khashoggi. En préconisant un rapprochement entre Riyad et l'axe turco-qatari, il avait conscience de la nécessité pour les puissances sunnites de s'unir face à Téhéran.

C'est un aspect de sa pensée qu'il a mis sous le boisseau pour faire cause commune avec ses amis américains [proches d'Obama]. C'est précisément cet aspect des choses que le Président Trump ferait bien de garder en tête.


Auteurs : Michael Doran, membre confirmé de l' Hudson Institute  & Tony Badran, membre Centre de recherche sur le terrorisme de la Fondation pour la défense des démocraties 

Date de première publication : 18 octobre 2018

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

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