12 novembre 2018

Misère du multilatéralisme et de ses faux dévôts

Dans la foulée des commémorations du centenaire de l’armistice de 1918, Emmanuel Macron a lancé à Paris un Forum pour la Paix censé faire barrage à l’unilatéralisme de Donald Trump et promouvoir les vertus du multilatéralisme.



Dans les faits, avec l'assentiment enthousiaste d’Angela Merkel, on a assisté à une offensive en règle du macronisme contre la présidence américaine. 

Son tort est d’avoir eu l’audace de contester l’hégémonie commerciale allemande et chinoise qui a détruit massivement les emplois et certaines filières industrielles dans son pays. C’est ainsi que la « ceinture des usines » (Manufacturing belt) a laissé place à la « ceinture de la rouille » (Rust belt). 

Le hic, ce qui fait que le comportement de ventriloque d’Emmanuel Macron pour le compte de mutti et du patronat allemand est incompréhensible, c’est que cette double hégémonie ne s’est pas contentée de mordre dans le vif l’économie américaine. Outre les pays du sud de l’Europe précipités dans la crise, elle a durement entamé les emplois, l’industrie et le niveau de prospérité de la France elle-même, la patrie que le jeune titulaire de la fonction suprême est censé présider.

Mais qu’est-ce que le multilatéralisme, désormais célébré comme une valeur aussi cardinale que les droits « humains » ou l’asile dans le dictionnaire de la bienséance diplomatique européenne. Il y multilatéralisme dès que trois pays au moins passent un accord pour agir ensemble dans un but défini. Plus globalement, le multilatéralisme contemporain recouvre des institutions mises en place à l’initiative des États-Unis à partir de la fin de la seconde guerre mondiale (ONU et ses nombreuses commissions et organismes, l’AIEA, le FMI, la BIRD, l’OMC, etc.).

Concrètement, à l’issue de la guerre, en tant que puissance hégémonique, les États-Unis devaient assumer la responsabilité d’un nouveau cadre pour les relations inter-étatiques. Ils ont choisi un modèle propice à des relations internationales coopératives, c’est-à-dire un canevas ouvert où les États établissent des rapports dont ils tirent globalement des bénéfices. Les institutions multilatérales avaient pour mission de normaliser ces relations, de faire évoluer les règles et parfois d’arbitrer les contentieux. Le système a relativement bien fonctionné. Il a beaucoup plus stimulé qu’entravé le développement économique, la diffusions des techniques , l’élévation du niveau de vie et de le progrès de la santé et de l’éducation. La reconstruction de l’Europe, l’envolée du Japon, la sortie du dénuement de l’énorme zone asiatique lui doivent beaucoup. 

A l’inverse, quand on en fera le bilan pluri décennal, l’Union européenne, où l’hégémonie allemande s’est progressivement imposée depuis la réunification de 1989/90, s’avèrera non coopérative. Au lieu d’ouvrir une ère de prospérité pour tous ses membres, elle a acculé une fraction importante d’entre eux, dont la France, au sous-emploi permanent, au recul partiel du niveau de vie, à la stagnation de longue durée, et à un endettement non soutenable.

La politique de l’actuelle administration américaine découle du constat que la maladie de la Rust Belt qui a gangrené une grande partie du pays, est liée à l’agressivité commerciale non coopérative de la Chine et de l’Allemagne. Ces deux puissances ont profité du multilatéralisme pour tailler des croupières à l'Oncle Sam, comme l’Allemagne a profité de l’Union européenne et de l’Euro pour acculer la France et l’Europe du sud au décrochage industriel et au chômage. Trump a donc mis en garde la chancelière allemande dès sa prise de fonction et refusé symboliquement de lui serrer la main, comme il l’a fait avec Emmanuel Macron le 10 novembre à l’arrivée et au départ du palais de l’Élysée.

Mais le système multilatéral d’après guerre, gagné par l’usure comme toute œuvre humaine, s’est tout autant dégradé dans d’autres sphères que l’économie. Au sein de l’ONU, une coalition de dictatures et de théocraties a conquis des positions qu’elles retournent contre l’idée même de démocratie. La fameuse Déclaration universelle des droits de de l’homme de l’ONU de 1948, co-rédigée par René Cassin, se transforme en droits compatibles avec la charia. Macron ne le sait pas, lui qui prétend qu’il ne s’agit pas « d’un fait culturel, des valeurs ou des options révocables ». 

L’Iran, la Libye l’Arabie saoudite et consorts contrôlent le Conseil des droits de l’homme, l’UNESCO s’est transformée en officine du négationnisme, l’UNRWA entretient le conflit israélo-palestinien, la Cour pénale internationale choisit à sa façon ses têtes de turcs, etc. C’est pour cela que les États-Unis ont quitté l’UNESCO et le Conseil des droits de l’homme, qu’ils menacent les juges de la Cour de Justice de répondre de leurs actes devant les tribunaux américains, et c’est plutôt à leur honneur.

Emmanuel Macron pour sa part ne pâtit pas de ce genre de pudeurs. Dans son discours de septembre 2018 devant l’Assemblée générale de l’ONU, au cours d’une prestation dominée par la surexcitation, il martèle : « nous soutiendrons les agences qui œuvrent à un projet de paix et d’humanité : l’UNESCO, cette conscience même des Nations unies, le Conseil des droits de l’homme, la Cour pénale internationale, l’UNRWA pour laquelle nous augmenterons notre contribution car je le rappelle ici, il s’agit simplement de permettre à des centaines de milliers d’enfants d’aller à l’école. Rien de moins, rien de plus. » Avant de distribuer l’argent du contribuable français, le sémillant président aurait pu compléter son information et se demander s’il est enseigné dans les écoles de l’UNRWA beaucoup d’autres choses que le djihad, le racisme antisémite, et « l’espérance de la mort sur le chemin de Dieu ».

Un autre sujet impliquant le premier américain taraude le multilatéraliste Macron et plus encore son égérie d’outre Rhin. Il s'agit de la sortie de l’Amérique du traité nucléaire avec l’Iran, le fameux JCPOA.

Le  traité avait été négocié dans un cadre multilatéral par les détenteurs d’un droit de veto à l’ONU plus l’Allemagne (5+1). Allez, allez savoir à quel titre l’Allemagne. Cette opération menée sous l’égide du multilatéralisme, était un désastre diplomatique confinant au chef-d’œuvre, un monstre issu des flancs d’un tapis vert. 

D’abord, ce traité n’est pas un traité. Personne ne l’a jamais signé. Coté américain, selon la constitution, en faire un vrai traité aurait nécessité sa ratification par le Sénat à la majorité des deux tiers. Or le Sénat était très majoritairement opposé à ce dispositif. Coté iranien, pas question de formaliser officiellement une transaction avec le Grand Satan et consorts. Donc, pour un texte doublement maudit, par les dieux du Droit et par Allah, pas de signature.

Ensuite, étaient exclus de la négociation les pays les plus directement concernés par le sujet. Concernés, tout simplement parce qu’ils sont en première ligne : l’Arabie saoudite, les États du Golfe, la Jordanie et Israël. Le « multilatéralisme » était quelque peu délatéralisé. L’impérium des puissances et la Perse cruelle allaient mater ces ploucs d’Arabes et de Juifs en toute sérénité multilatérale.

De surcroît, le traité était, comme le dit bien à l’époque l'amiral James Stavridis, ancien Commandant interallié de l'Otan, un « gruyère…, on pourrait faire passer un camion par certains de ses trous. » Des interdictions temporaires pour l’enrichissement et le stockage de l’uranium, des inspections cadenassées, d’énormes transferts de cash, etc… tels étaient les « trous » de l’accord. Et ils allaient bientôt s’élargir.

Car comme on pouvait s’y attendre, dès juillet 2015 date de l’accord, l’Iran a poursuivi avec la plus grande célérité possible son programme d’armement nucléaire, faisant porter son effort sur les missiles intercontinentaux, l’usinage de l’uranium, les système de détonation, et les nouvelles générations de centrifugeuses.

Le président américain n’était-il pas fondé à en tirer des conséquences ? Ce faisant, il violait disent Macron et Merkel le multilatéralisme sacré. Or le multilatéralisme n’est qu’un outil. Une coalition, avec ses présupposés et ses intentions masquées avait échoué. Donald Trump a simplement proposé une renégociation, avec d’autres acteurs (il inclut semble-t-il les partenaires arabes et israélien de la « ligne de front ») dans une logique toujours multilatérale. Devant le refus iranien de toute négociation, refus appuyé en sous-main par les deux Européens, et après plusieurs avertissements, l’Amérique est sortie de l’accord le 8 mai 2018 et elle impose désormais un ensemble de sanctions. Dans le sillage de Merkel, Macron veut les torpiller. Il s’agit pourtant, et cette fois ce n’est pas de la rhétorique, d’œuvrer pour la paix du monde, quatre lettres qui figurent au fronton du nouveau forum anti-Trump parisien…

L’alternative « multilatéralisme » contre « unilatéralisme » que Macron veut imposer est totalement dépourvue de sens. Tous les acteurs cherchent des partenaires pour faire aboutir leurs projets et en cela tout le monde est partisan du multilatéralisme, et tout le monde le pratique, Trump comme les autres. Dans son effort actuel pour courber le bellicisme des ayatollahs et du « Guide suprême » Donald Trump s’est assuré l’alliance de l’Arabie saoudite, des Émirats et d’Israël. Face à la Chine, privé du soutien des Européens, il collabore avec certains pays asiatiques.

Mais on peut aussi entendre par multilatéralisme la possibilité pour un partenaire mineur de paralyser à son gré le projet d’un acteur majeur. Cette seconde signification est dénuée de toute portée pratique. Les rapports entre États, les fameux « monstres froids » de de Gaulle, ne sont pas régis par la rhétorique juridique, ni par des concepts moraux, ni par les élucubrations des tenants de la « paix perpétuelle », mais par la puissance militaire, l’influence, la capacité financière, le poids démographique. 

L’Amérique de Trump ne semble pas être celle d’Obama, sur la forme bien plus que sur le fond. Dans un style cauteleux, Obama avait imposé aux Européens ses options consistant à faire de l’Iran le régulateur régional hégémonique du Moyen-Orient. Trump veut imposer les siennes, autrement courageuses, visant à museler le bellicisme effarant des ayatollahs. Mais Angela Merkel qui a des comptes directs à régler avec lui, suivie de Macron, fait tout pour mettre en pièces son initiative, en étroite collaboration avec les réseaux démocrates américains qui ont juré la perte du président élu en 2016, quel qu’en soit le prix pour l’Amérique et pour le monde.

Mais c’est la position du Français qui est la plus problématique. La France souffre comme jamais, au plus profond d’elle-même, d’un appauvrissement imposé par les règles de l’Europe allemande. Au lieu de réagir en coalisant autour de lui les pays européens également frappés pour imposer à l’Allemagne de desserrer son étreinte, (ne fut-ce qu’en réactivant sa demande intérieure), il multiplie à son endroit les serments de fidélité et d’allégeance. Son « Réformer pour regagner la confiance de l’Allemagne », par exemple, résume sa vision de la France et de l’Allemagne. Il réactive ainsi comme nul autre, la pure tradition des élites françaises depuis Philippe Pétain, à l’exception des gaullistes et des communistes, qui ont recherché et recherchent toujours le salut du pays dans la collaboration avec l’Allemagne, en tant que sujets privilégiés. C’est cela le « couple franco-allemand » rêvé à Paris mais tenu pour une incongruité en Allemagne.

S’il prêche le multilatéralisme dans le Forum de Paris, en faux dévôt, il devient au sein de l'Union européenne le partisan d’un couple franco-allemand unilatéral, seul en mesure à ses yeux de mettre de l’ordre dans les rangs de 27. Avec force injures et coups de trique à l’endroit des Polonais, des Italiens, des Hongrois, des Autrichiens et ces autres incarnations de la « lèpre » qui s’étend, ou du nationalisme synonyme de guerre. Dans les bras puissants de Berlin, il saura imposer ses solutions lumineuses. 

Unilatéralisme ?

Jean-Pierre Bensimon

le 12 novembre 2018

1 commentaire:

  1. Bravo pour cet article brillant qui démonte le château de cartes du petit pantin arrogant!

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