26 novembre 2018

Le Brexit et les gilets jaunes témoignent de l’écroulement de l’Europe des supranationalistes

La concomitance du Brexit et du mouvement des gilets jaunes en France reflète de façon spectaculaire l’impasse irréductible provoquée à la longue par le triomphe des supranationalistes sur les partisans de l’Europe des nations il y a plusieurs décennies.

C’est sur ce socle que s’est érigée l’Union européenne contemporaine, avec son marché unique, sa monnaie unique, mais aussi son énorme édifice juridique et administratif et sa bureaucratie intrusive. Outre ses dysfonctionnement organiques, l'Europe consacre le primat apparent de l’expert sur le politique, mais elle autorise en catimini la poursuite des agendas cachés de ses acteurs, majeurs ou secondaires. Tout cela contribue à son affaissement actuel.


En France, après le second samedi de manifestation des gilets jaunes, Emmanuel Macron a créé un « Haut conseil sur le climat », rappelant irrésistiblement le mot de Clemenceau : « si vous voulez enterrer une décision, créez une commission. ». Malheureusement, un groupe de sages statuant sur la nocivité du CO2 pour la planète et l’impératif de taxer les carburants, aura beaucoup de mal à convaincre un grand nombre de personnes à la limite de l’insolvabilité dans leur vie quotidienne, que l’assommoir fiscal qui les abreuve de coups est en fait un bienfait.

Que nous dit l’épisode des gilets jaunes ? Simplement que dans l’hexagone, le niveau des salaires et la pression fiscale conduisent la couche inférieure des classes moyennes à la lisière du déclassement. Contrairement à ce que suggère une lecture superficielle et une démagogie facile déversée par le truchement des média, l’essentiel n’est pas le creusement des inégalités provoquées par des transferts massifs vers les « riches ». La suppression partielle de l’impôt sur la fortune et les allègements de la fiscalité sur le capital répondent à une analyse pertinente : si l’on veut avoir davantage d’emplois, et aller vers le retour d’une économie compétitive et d'une montée en gamme des activités, il faut réduire drastiquement les charges sur l’investissement et canaliser l’épargne vers la production. 

Cependant, pour irriguer la sphère productive, la seule solution qu’ont su imaginer Macron et son administration, à l’instar des cinq derniers présidents, c’est d’opérer des ponctions massives dans la sphère de la consommation au prix d’une extension honteuse de la précarité et de la grande misère. C'est ce spectre qui angoisse tant les courageux protestataires qui ont revêtu leur gilet jaune. Il faut dire que comme François Hollande et Nicolas Sarkozy, Macron avait l’espoir d’être porté par un épisode de croissance internationale accélérée, comme Lionel Jospin en son temps. Dans cette conjoncture, les commandes qui affluent de l’étranger se convertissent en emplois et en revenus supplémentaires. Le pays peut alors mettre un peu de beurre dans les épinards. Mais si Hollande a attendu vainement ce miracle espéré, Macron a dû constater que l’économie française était à ce point dégradée qu’elle ne parvenait même pas à tirer profit de l’embellie qui a accompagné les premiers mois de son mandat.

La seconde solution proposée pour éviter les ponctions excessives sur les ressources de la population consistait à réduire les dépenses publiques record du pays. Moins de dépenses publiques, ce serait plus de consommation pour les ménages. Il y a beaucoup de monde pour adopter un raisonnement comptable sur cette question, comme sur beaucoup d’autres d’ailleurs, l’ENA n’y étant pas pour rien. En réalité, le seul regard qui tienne  sur la question des dépenses publiques, c’est le regard politique. Le sommet du pouvoir sait qu’une bonne part de la population ne survit, de plus en plus misérablement, que grâce à « l’État providence ». Il sait qu’il est quasiment impossible de réformer la  gigantesque bureaucratie éducative, aussi dispendieuse que navrante par ses résultats. Il sait que la santé est sous haute tension. Etc... Pour le politicien rivé sur le calendrier électoral et incapable de prendre des libertés avec les tabous européens, l'attitude la plus avisée est donc de ne laisser la dépense publique en l'état. De ce point de vue Emmanuel Macron est à la fois l’enfant légitime et le double de François Hollande. Il a entrepris des réformes, mais elles sont si cosmétiques qu'on en recherche vainement les effets. 

Un regard politique sur la dépense publique permettrait d'aller plus loin dans le questionnement : la France a-t-elle les épaules pour porter simultanément un système social extrêmement coûteux, un système de santé généreusement ouvert, et une armée présente sur les mers, sous les mers, dans les airs, engagée sur plusieurs zones d’affrontement, et dotée de moyens conventionnels et nucléaires plus ou moins avancés ? Si la France ne les avait pas, ces épaules, ce fardeau pourrait paralyser toute perspective de redressement. Faire de la politique, c’est faire des choix. La muraille du politiquement correct interdit de poser la question de la capacité d'un pays usé de conserver simultanément son système social, son armée de vocation mondiale, sa bureaucratie éducative, etc. Mais la réalité la rend pressante. On devrait savoir quelle est la part des dépenses incompressibles de l’État qui assurent la cohésion et la sécurité de la société. On devrait savoir aussi quelle est la part compressible de la dépense, celle qui finance la consommation ostentatoire des locataires de nos palais nationaux et les fantasmes de puissance du président–souverain absolu inventé par la cinquième République.

Cependant cet important problème des dépenses publiques n’est peut-être pas l’explication ultime du mal national qui conduit aujourd’hui des millions de français au bord de la relégation et de la pauvreté à hurler leur colère. Le processus qui éteint l’économie française et l'accule à un lent déclin est en fait inscrit dans des décisions datant de plusieurs décennies. 

Depuis Giscard d’Estaing avec le SME en 1979, la France s’est acharnée à obtenir à tout prix des rapport de nature fusionnelle avec l’Allemagne, et pour cela elle a arrimé de plus en plus étroitement sa monnaie au mark allemand. Mitterrand a poussé cette politique jusqu’à son aboutissement ultime en prenant l’initiative d’une monnaie unique, l’euro, adoptée par le traité de Maastricht en 1992. 

En figeant les mécanismes d’ajustement découlant de la souveraineté monétaire, en intégrant une zone mark trop compétitive pour elle, la France s’est engagée dans la voie de l’endettement indolore et de la désindustrialisation généralisée. En acceptant de rester dans la zone euro, une monnaie notoirement surévaluée pour elle, la « cage de fer du Vieux continent », la France comme nombre de pays du système européen de monnaie unique, ne pourra jamais redresser réellement sa compétitivité et financer son développement par l’essor de son activité. Ni l’endettement massif dont le service devient le premier budget de l'état, ni l’austérité dont témoignent la stagnation globale des revenus, la dégradation des infrastructures et la montée de la misère, ni l’allègement de la fiscalité du capital, ne sont parvenus à inverser la tendance.

Ainsi, c’est l’euro, l’un des piliers de l’Union européenne, cette construction dysfonctionnelle des supranationalistes triomphants, qui étrangle la France dans un triple ciseau : le déficit budgétaire (dépenses croissantes jamais couvertes par des ressources hors emprunts), le déficit extérieur (reflet de la perte de compétitivité), et l’endettement public et privé. Et aujourd’hui, malgré le vacarme de la rue, malgré la perte généralisée de confiance des Français dans toutes leurs institutions, malgré le pessimisme collectif à l’un des niveaux les plus élevés de la planète, trop peu de gens portent le bon diagnostic. 

La cause du mal, ce n’est pas que les Français sont des incapables, qu’ils sont des lépreux ou des réfractaires, qu’ils sont des irréformables. La raison, c’est que l’Union européenne (et non « l’Europe » en général) est une construction incohérence et que ses dirigeants supranationalistes ont enlisé le pays en poursuivant l'illusion d’un imperium partagé avec l’Allemagne. Et aujourd’hui le premier et le plus radical d’entre eux est Emmanuel Macron.

Au moment où les gilets jaunes se déployaient sur le territoire, on achevait précipitamment l’élaboration du traité de retrait de l’Union européenne du Royaume uni . Le Brexit relève exactement de la même construction et de la même incohérence qui ont projeté les gilets jaune dans les rues, les ronds points et les péages d’autoroutes. Le Brexit va coûter cher, et pas seulement en monnaie. 

N’oublions pas que tout au long du 20ème siècle l’Angleterre a été l’alliée de la France dans les plus grandes épreuves, les deux guerres mondiales, les guerres existentielles du pays. N’oublions pas que l’Angleterre est une précieuse alliée potentielle. Elle dispose aujourd’hui d’une véritable armée, du feu nucléaire, et elle entretient des liens économiques et technologiques très utiles avec nous. Les moteurs des avions produits par Airbus sortent des usines britanniques Rolls Royce. Par ailleurs, briser la solidarité avec l’Angleterre, c’est voir le centre de gravité de l’Union européenne glisser vers l’Est, vers l’Allemagne puissamment assise sur son hinterland. Du point de vue stratégique, privée du contrepoids occidental britannique, la France va se retrouver dans un périlleux tête à tête avec Berlin qui joue dans une catégorie supérieure. En témoigne par exemple, l’emprise allemande sur les institutions de l’Union européenne, sauf provisoirement la BCE. En témoigne aussi cette réflexion hallucinante du président français qui avoue « faire des réformes pour restaurer la confiance de l’Allemagne »!

Qu’est-ce qui a été à l’origine du Brexit, ce vote populaire du Royaume uni pour quitter l’Union européenne ? Au premier degré, ce vote visait à prévenir la poursuite d’une forte immigration en provenance de pays de l’Est européen, consommatrice d’emplois britanniques et vécue comme une concurrence insupportable. Au second degré, il exprimait le rejet d’une institution lointaine, coûteuse, et voulant régenter la vie publique. Elle avait imposé par exemple au Royaume Uni de rendre leur droit de vote à des criminels incarcérés qui en étaient privés les tribunaux . 

Le traité de Lisbonne  prive les pays membres de l’Union européenne de leur souveraineté sur l'entrée dans leur territoire et l'accès à leur marché du travail, au nom de l’Acte unique, c’est-à-dire du marché unique. Impossible pour les Anglais d’encadrer l'immigration intra-européenne tant redoutée. L’abandon de souveraineté qui sous-tend cette interdiction n’est rien moins que le second pilier de la construction européenne ratifiée par le traité de Lisbonne.

Il s’agit du marché unique, la quintessence d’un ordre libéral dogmatique propulsé par l’idéologie supranationaliste portée par Jean Monnet et ses descendants, dont des figures de proue comme Jacques Delors et aujourd’hui Emmanuel Macron. Quand il y a idéologie et dogme, on n’est jamais loin du sacré. L’Acte unique sacralise quatre libertés qui sont autant d’obligations pour les États-membres : la libre circulation des marchandises, la libre circulation des capitaux, la libre circulation des hommes et celle des services. C’est cette idéologie qui a ouvert toutes grandes les portes du Vieux  continent à la Chine au prix de l’extinction d’une partie de l’industrie européenne et du vol de ses technologies. C’est elle qui a rendu possible la crise des subprime et qui a fait de l’immigration et des migrants un sujet majeur de fracture.

Et c’est parce que la commission européenne sous influence allemande s’est arc-boutée sur les « principes » en interdisant au Royaume uni de restreindre la « circulation des hommes » que l’on en est arrivé à perdre l’une des pièces maîtresses de l’Union. Le président français pourra rabâcher son concept étrange de souveraineté européenne, alors que sur son territoire, dans son propre État, plus de 500 aires peri-urbaines échappent à tout contrôle régalien. il pourra brandir le projet d’une armée européenne dans le contexte de peuples différents et désunis, qui n’entendent nullement confier leur destin à des experts de Bruxelles ou à des dirigeants étrangers aussi arrogants qu’inexpérimentés.

L’Union européenne est en train de s’écrouler, les gilets jaunes et le Brexit en témoignent, parce qu’elle est dysfonctionnelle. Et elle ne l’est pas parce que ceux qui l’ont construite ont bâclé leur ouvrage, mais parce qu’elle est fondée sur des prémisses erronées. On ne peut pas enfermer des peuples différents par la langue, l’histoire et les intérêts, dans un moule unique, pétri à son gré par le plus puissant d’entre eux, aujourd’hui l’Allemagne, sous la férule de technocrates dédiés à sa cause. La tartuferie ne résiste pas à l’Histoire. En Europe on peut par contre organiser des coopérations fructueuses entre nations et gouvernements car au-delà de leurs divergences les Européens partagent nombre d’aspirations et d’intérêts, et au-delà un fonds civilisationnel dont ils peuvent être plutôt fiers.

Jean-Pierre Bensimon

le 26 novembre 2018

1 commentaire:

  1. Est ce un plébiscite contre l'union européenne supranationaliste? Allons nous retourner aux frontières? Repli sur soi?

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