26 octobre 2018

La réforme de l'Arabie saoudite: nature et principes du wahhabisme (1/2)

Prologue Il serait extrêmement trompeur de réduire le changement de paradigme de l'Arabie saoudite depuis 2015, sous la houlette de Mohamed Ben Salman,  à l'assassinat d'un dissident appartenant à une grande famille proche du pouvoir saoudien, Jamal Khashoggi,
Ceux qui ont une sensibilité morale devraient plutôt hurler matin et soir devant l'horreur du supplice infligé au blogueur Raif Badawi qui purge une peine de 1000 coup de fouet et 10 ans de prison pour avoir contesté avec des mots l'influence de la religion dans son pays.

Après tout l'affaire Khashoggi n'est qu'un banal règlement de comptes qui  vaut à peine une ligne dans la chronique quotidienne du Moyen Orient. Le pouvoir et l'élimination font très souvent bon ménage en Arabie saoudite et ailleurs, et nous n'avons aucune raison en tant qu'Occidentaux de jouer les vertus contrariées. Le président Hollande ne s'était-il pas satisfait, à mots couverts, des "opérations homo" qu'il avait diligentées, ne visant pas cependant des opposants politiques nationaux. 

L'assassinat de Jamal Khashoggi a été transformé en séisme médiatique par Recep Tayyip Erdoğan, le saint humaniste bien connu, qui a trouvé là une occasion d'enfoncer un coin dans l'image de son concurrent stratégique pour le leadership du monde sunnite. Si l'Occident a subi la plus grande secousse, c'est parce que les démocrates américains ont décidé d'instrumentaliser l’événement contre Donald Trump à l'approche des midterms. Si les Européens sont entrés dans la danse, c'est parce qu'Angela Merkel, en coopération avec les démocrates US, a juré la perte du président américain qui la sommait sans beaucoup d'égards de mettre fin aux énormes excédents commerciaux allemands avec les États-Unis.

On trouvera ici des éléments de réflexion sur la nature de l'idéologie officielle de l'Arabie saoudite qui a radicalisé comme jamais la planète musulmane en quelques décennies, et les grandes réformes en cours qui visent à transformer radicalement la physionomie  idéologique et sociétale du pays .

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Le second volet de cette étude est disponible ici

Nommé ministre de la défense dès l’accession de son père au trône saoudien en janvier 2015, puis prince héritier en juin 2017, Mohamed Ben Salman reçut d’emblée une délégation d'autorité lui permettant d' assumer l’essentiel du pouvoir dans le royaume. Des documents officiels, National Transformation Program et Vision 2030 (1) exposent la méthodologie et les objectifs de réforme du secteur économique et de l’administration d’État. Même s’il n’y a pas un document d’orientation public équivalent pour la religion et les institutions, on peut comprendre la direction empruntée pour réformer la société à travers diverses déclarations et de nombreuses mesures exécutoires.

Et gros, la famille régnante doit aujourd’hui relever trois défis :
1. L’antagonisme avec l’Iran : dès le début, la révolution iranienne a contesté la légitimité de la lignée saoudienne en tant que gardienne des lieux saints musulmans faute d’une filiation avec le Prophète. Pour faire face à cette menace couplée à des graves difficultés intérieures (2), le pouvoir saoudien allait développer une politique d’expansion effrénée de l’idéologie wahhabite de façon à unir autour de lui l’ensemble du monde sunnite (environ 90% des musulmans) et isoler l’Iran chiite de Khomeiny. 

Près de quatre décennies plus tard, l’Iran est perçu par le royaume comme une menace plus périlleuse que jamais : Téhéran développe un redoutable programme d’armes nucléaires et balistiques et il étend rapidement sa présence militaire tout autour de l’Arabie (Irak, Syrie, Liban, Yémen, Bahreïn). Le royaume pourra-t-il maintenir ou pas les programmes de diffusion mondiale de l’idéologie wahhabite pilotés par les religieux, alors qu’ils exposent en boomerang le pays aux surenchères sans fin des intégristes, et qu’ils déplaisent fort à ses alliés occidentaux potentiels ? En cas de mise en veilleuse du wahhabisme, les autorités religieuses très puissantes dans le royaume, ne devraient pas se laisser faire. L’instance politique est face à des choix qui se répercuteront sur la nature et le contenu de l’exercice du culte dans ce pays phare du sunnisme. 

2. La mutation économique : le second choc pétrolier, contemporain de la révolution iranienne et de l’attaque de la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque, a fait entrer des flots de dollars dans les caisses du royaume et les cassettes des nombreux princes et obligés de la famille régnante. Le royaume a ainsi pu vivre durant des décennies dans l’opulence et l’oisiveté, des travailleurs immigrés assurant les services requis par le fonctionnement de la société. La croissance démographique rapide, la chute durable des prix du baril (le pétrole est quasiment la seule ressource d’exportation) et l’improductivité permanente de ses nationaux obligent le pays à revoir complètement son mode de vie. 

Actuellement l’État est contraint de réduire les rentes versées aux dizaines de milliers de princes, le chômage prend un tour de plus en plus préoccupant et le niveau des prix s’élève. Un sentiment d’appauvrissement gagne l’aristocratie comme la population. L’option du développement économique, de la modernisation et de la diversification du secteur productif, exige un système éducatif moderne où l’on enseigne des disciplines profanes, où la journée de travail n’est pas émiettée par les prières, et où, surtout, les femmes participent massivement à la production. Or, la modernisation économique est inévitable pour éviter un effondrement financier et un chômage incompatible avec la paix civique. 

Sur chacun de ces sujets clés, que ce soit l’éducation, la journée de travail, ou la mobilisation des femmes, la modernisation entre en conflit avec les commandements religieux de l’islam wahhabite, fondés sur la prière, la réclusion et la tutelle sur les femmes, la guerre à l’innovation, la bidh’a, si réprouvée dans la lecture hanbaliste de la vraie religion. Là aussi, les choix de l’autorité publique pèseront sur le degré d’emprise et le contenu même du culte.

3. La stabilisation de la région moyen-orientale. Au-delà de son instabilité, au Levant et en Mésopotamie, le monde arabe est devenu le terrain de jeu de puissances voisines, la Russie, la Turquie, et l’Iran. Il donne des signes d’implosion. Un corridor chiite terrestre est établi en terre arabe sunnite entre Téhéran et la Méditerranée. Une alliance redoutable pour le royaume est en passe de se former entre les influences perse, turque et russe, et de reconfigurer à sa main l’espace arabe sunnite. L’instabilité est aussi de nature économique : l’Égypte ne peut encore nourrir sa population que grâce aux subsides saoudiens. 

Dans ce maelström, soit l’Arabie des Saoud s’efface de l’histoire, soit elle adopte une stratégie dynamique de long terme mariant modernisation, militarisation et de solides alliances occidentales. Ce n’est pas envisageable sans une profonde modification du mode de vie du pays. Le prix exigé par les alliés occidentaux du royaume sera la cessation des financements saoudiens du terrorisme et une modération du prosélytisme wahhabite. Comme la religion imprègne toutes les strates de la société saoudienne, les autorités seront contraintes de peser sur l’appareil religieux du royaume et sur sa théologie si elles veulent mener à bien leur projet de redressement.

De fait, depuis son accession au poste de ministre de la défense, puis de premier ministre, et enfin au statut de prince héritier en juin 2017, MBS parait avoir engagé le royaume dans une véritable révolution, avec ses volets diplomatiques, militaires, économiques et sociétaux. Nous nous limiterons ici à sa démarche de changement dans les domaines qui impactent la sphère religieuse.

1 - L’islam wahhabite en Arabie saoudite

Pour évaluer les intentions réformistes, il faut d’abord préciser les particularités de la doctrine wahhabite, et leur poids en tant que socle religieux et idéologique du royaume, et pivot de ses institutions. 

L’actuel royaume d’Arabie saoudite a été fondé officiellement en 1932. Il est le produit de l’improbable épopée de deux dynasties familiales guerrières implantées dans le Najd, l’une religieuse (les al-Sheikh), l’autre politique et militaire (les Saoud). Elles étaient et demeurent étroitement liées par un pacte qui a survécu pendant deux siècles aux péripéties de l’histoire. Depuis 1744 l’autorité religieuse suprême, aujourd’hui de Grand mufti, revenait aux al-Sheikh, jusqu’à la nomination en 1993 d’Abdelaziz Bin Baz, un ouléma aveugle d’extraction modeste, considéré comme un saint par le peuple bédouin. Dès 1999, cette parenthèse close, la lignée dynastique religieuse s’est reconstituée en la personne de Abdul Aziz ibn Abdillah Ali al-Sheikh, (3) l’actuel Grand mufti. Cette étonnante alliance, reposait, on l’a vu, sur la doctrine élaborée par Abdel Wahhab (1703-1792), un imam de l’école hanbalite adepte des thèses hyper radicales du célèbre ouléma Ibn Taymyya (1263-1328).

Le primat de la coercition en religion. Dans son essence, la filiation philosophique qui va de Ibn Hanbal à Abdel Wahhab en passant pas Ibn Taymyya repose sur une coercition impitoyable en religion, c’est-à-dire sur un rapport qui impose au croyant une obéissance absolue. Il est exposé pour toute faute religieuse à des sanctions pénales particulièrement cruelles, transposées mot pour mot du texte coranique et de la sunna, dans leur version la plus contraignante. 

En Arabie saoudite, cette coercition a pris jusqu’à la caricature le visage d’une police religieuse pour « la promotion de la vertu et de la prévention du vice », la Muttawa. Antoine Basbous relate un horrible incident survenu en 2002. Un incendie s’était déclaré dans une école de fillettes de La Mecque. La Muttawa leur a interdit de sortir de l’établissement en feu : elles n’avaient pas revêtu l’abaya et leur tuteur mâle n’était pas présent. Ils interdirent aussi aux pompiers de les approcher et ils repoussèrent à l’intérieur celles qui s’étaient échappées. Quinze d’entre elles périrent. (4) La Muttawa était initialement dotée de pouvoirs étendus, comme se saisir des citoyens fautifs, contrôler la ségrégation des sexes, ou faire intrusion dans les domiciles pour vérifier l’obligation de la prière, etc. Car pour les wahhabites, celui qui ne fait pas les cinq prières est un impie, ou un apostat, ce qui se paie par la peine de mort… Les prérogatives de la Muttawa ont été réduites dès 2012, puis à nouveau lors de l’accession de la famille Ben Salman au pouvoir. 

Dans le même esprit, tout ce qui n’est pas halal, licite, est haram, interdit, pour le wahhabisme. C’est pourquoi la musique est prohibée. L’introduction du téléphone, de la radio et de la télévision a donné lieu à des affrontements désopilants. Même les minarets, qui n’existaient pas à l’époque du Prophète, ont été mis en cause en tant qu’ « innovations ».

Pour cette doctrine, les sources authentiquement divines de la religion sont le Coran et la Sunna (dires et actes du Prophète), à l’exclusion quasi-totale des deux autres sources classiques qui sont l’analogie et le consensus. Ces dernières ont le défaut de faire appel, même à doses mineures, à la réflexion, à l’habileté personnelle du théologien, et même à son jugement (ray). Autant de pratiques qui contiennent en germe l’innovation (bida’h), c’est-à-dire la substitution de l’homme au divin dans l’élaboration des lois. L’ennemi, c’est l’interprétation (ijtihad) dont les « portes » ont été fermées par les quatre écoles sunnites classiques au 12ème siècle. 

Mais la pensée n’est jamais gelée pour toujours. De nombreux  théologiens contemporains acceptent aujourd’hui la discussion des textes sacrés à condition de posséder une véritable expertise théologique. Omero Marongiu-Perria intitule d'ailleurs son important ouvrage réformateur « Rouvrir les portes de l’islam » en 2017.(5)

Le second aspect est l’interdiction des divergences en religion. Les sanctions pénales sont appliquées à la lettre, quasiment sans laisser place à l’erreur, au repentir ou à la grâce, à la différence du texte coranique qui tolérerait les aménagements et le repentir. De plus, contrairement aux règles des écoles sunnites qui acceptent que les musulmans divergent sur l’interprétation, sur la récitation, sur la conduite de la prière, le wahhabisme se déclare seul vrai islam et le musulman qui ne l’admet pas est ravalé à la mécréance, il est un apostat qu'il faut exécuter et dépouiller intégralement de ses biens. Plus largement, le djihad contre des musulmans devient légal, si leur comportement justifie aux yeux de redoutables censeurs, de les assimiler à des apostats.

Un autre aspect est l’interdiction de l’intercession, qui requiert la permission de Dieu. Pour le wahhabisme, un musulman n’a pas le droit de demander, à un saint par exemple, d’intercéder auprès d’Allah à son avantage, car le croyant ne peut pas utiliser un intermédiaire. Il doit rendre des comptes directement à Allah. L’intercession conférerait aux saints une qualité divine, et celui qui leur demande d'intercéder devient un « associateur », celui qui croit que Dieu a des égaux. Le principe suprême de l’ « unicité de Dieu. » serait violé. Or les cimetières, les mausolées où reposent les saints sont des lieux propices au recueillement donc à l’intercession. En conséquence, les adeptes du wahhabisme se sont livrés en pratique à la destruction systématique des lieux de pèlerinage, des tombes de grandes figures, entre autres celles des compagnons du Prophète à Médine (1806 puis 1925). Abdel Wahhab en personne se livra à ces raids de purification dans le Najd, coupant au passage de rares arbres suspectés de recevoir des vœux, par exemple venant de femmes désireuses d’avoir un enfant mâle. La purification perdure à ce jour avec un débat sur le transport de la dépouille du Prophète de son mausolée vers un emplacement anonyme du cimetière de Médine.

Avec les femmes aussi, le wahhabisme est impitoyable. L’assujettissement des femmes, leur réclusion sont des legs du pouvoir patriarcal que le wahhabisme entretient de façon obsessionnelle. Il y a eu des débats entre oulémas pour savoir si une femme ne pouvait pas se contenter de dévoiler un seul œil au lieu de deux. La séparation des sexes est un principe intangible comme l’enfermement dans le foyer. Le Prophète aurait dit : « Il n’y a pas un homme qui ne s’isole avec une femme sans que le chayTân [Satan] soit le troisième d’entre eux .» (6) Sous le joug wahhabite, les filles ont été privées de scolarité et de lecture jusqu’à une époque récente, quand une princesse finit par ouvrir une école dans les murs mêmes du palais. Évidemment la situation a évolué, mais sans doute l’avenir du pays se joue toujours de ce coté là.

Par ailleurs, le wahhabisme prône un devoir de haine des Chrétiens et des Juifs. Ce devoir d’hostilité est remarquablement exprimé dans la fatwa officielle saoudienne, L'appel à l'unification des religions (7) en réponse à une offre œcuménique de partage de lieux de prière. Elle stipule :  
« il est des principes de l'Islam qu'il faut croire mécréant toute personne n'embrassant pas l'Islam, dont les Juifs, les Chrétiens et les autres. Il faut appeler mécréant celui à qui on a présenté l'argument, et qu'il est ennemi d'Allah, de Son Messager et des croyants, et qu'il fait partie des damnés de l'enfer, selon la Parole d'Allah (Pureté à Lui) :  Les infidèles parmi les gens du Livre, ainsi que les Associateurs, ne cesseront pas de mécroire jusqu’à ce que leur vienne la Preuve évidente  »
« Parmi les conséquences de cet appel de mal, l'élimination des différences qui existent entre l'Islam et la mécréance, le vrai et le faux, le louable et le blâmable, ainsi que l'élimination de la barrière séparant les Musulmans des mécréants, donc point de fidélité ni de rupture, ni de djihad ni de combat pour élever la Parole d'Allah, sur la Terre d'Allah, alors qu'Allah, L'Exalté, dit :  Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés. 
«  Il n'est pas permis à un Musulman qui croit en Allah comme Seigneur, en l'Islam comme religion, en Mohammad (Salla Allah `Alaihi Wa Sallam) comme Prophète et Messager, d'appeler à cette idée, ni de l'encourager, ni de la répandre parmi les Musulmans, ni d'y répondre, ni d'assister aux rencontres et sommets à son sujet ni faisant partie des congrès la concernant. »
Le devoir de haine, classiquement illustré par une flambée de versets du Coran, sans référence aux versets qui vont en sens inverse, aboutit naturellement à proscrire du royaume tout lieu de culte chrétien ou juif, à interdire toute détention de Bibles et tout office non musulman privé ou collectif.

Mais en même temps, le wahhabisme est intensément prosélyte. Il prône l’obéissance au commandement divin de porter partout la parole de Dieu par la prédication (dawa wat irchad) et le sabre. Porter le djihad offensif, le djihad dans la voie de Dieu, au cœur de la Maison de l’épée (dar el Harb), ou Maison de la mécréance, est la meilleure manière de témoigner de sa croyance. Là où le message du Prophète ne peut être diffusé, les armes doivent parler avant la parole. C’est pour cela que les emblèmes du royaume comportent toujours deux sabres entrecroisés. 

Il ne s’agit pas simplement de prêches ou de rêves. Dès sa naissance en 1744, l’union des Saoud et des al-Sheikh a porté la guerre de djihad partout où elle l’a pu, au plus loin, par exemple en mettant par deux fois à sac la ville sainte chiite de Karbala en Irak, en menant de terribles guerres dans le Hedjaz au début du 19ème siècle, au début du 20ème, etc. 

Dans la période contemporaine, surtout à partir de 1979, le royaume a mis sur pied la plus grande opération de prosélytisme religieux de tous les temps, lui affectant une part significative des pétrodollars démesurément gonflés par les deux «crises pétrolières » (1973 et 1979). Cette stratégie avait deux objectifs déjà évoqués: obtenir un appui redoublé des autorités religieuses à un moment où le pouvoir de la famille régnante était grandement fragilisé par une sédition capable de prendre le contrôle de la mosquée sainte de La Mecque, et isoler l’Iran qui contestait la légitimité des Saoud, une famille sans lien de parenté avec la lignée du Prophète, en tant que gardiens des deux villes saintes. Le discours wahhabite est très violemment anti-chiite, et cette secte est désormais durement ciblée là où elle cohabite avec des sunnites.

On considère qu’en 40 ans les Saoudiens affectèrent à l'étranger au moins 4 milliards de dollars annuels en moyenne à la construction de mosquées, la formation d’imams wahhabites, l’ouverture d’écoles wahhabites, mais aussi au financement direct et indirect du djihad en Tchétchénie, en Bosnie, en Afghanistan, etc. Le roi Fayçal avait déclaré que «l’islam [devait] être au centre de la politique étrangère.» C’est ainsi que l’aide des Saoud aux pays musulmans qui les sollicitaient, était subordonnée à l’introduction de l’islam wahhabite dans le pays. L’instrument bancaire de cette entreprise a été la Ligue Islamique Mondiale créée en 1969 (siège à Djeddah, le secrétaire général étant nécessairement un Saoudien). (8) Désormais, le salafo-wahhabisme est devenu la référence de l’islam contemporain, y compris en Europe. Seules l’Indonésie et l’Inde seraient encore à peu près indemnes de l’épidémie. (9)

En tant que tel le wahhabisme n’est qu’une idéologie religieuse. Mais le système saoudien lui délègue des prérogatives régaliennes, par exemple en matière judiciaire. Il constitue en même temps un contre-pouvoir dans la mesure où ses quinze mille mosquées et ses innombrables officiants ont une emprise directe sur l’ensemble de la population. De plus de nombreuses décisions publiques ne sont pas applicables sans le sceau d’une fatwa. Ainsi, au moment de la prise de la mosquée de La Mecque, les soldats saoudiens n’ont accepté d’obéir à l’ordre d’intervention qu’à condition d’y être autorisés par une fatwa explicite du grand mufti Bin Baz en personne. Auparavant, les oulémas avaient refusé d’accorder aux autorités civiles une fatwa autorisant l’arrestation du chef de la sédition en préparation, parfaitement identifié par les services de police. 

Pour les oulémas, le futur séditieux comptait parmi les croyants les plus respectés, du fait justement de son extrémisme. Dans la même logique, pour la dynastie Saoud, les investissements massifs dans la prédication à l’étranger avaient l’avantage de mettre les religieux autochtones de son coté. A l’inverse, une interruption de cette politique exposerait la famille royale au courroux hautement redouté des religieux.
Jean-Pierre Bensimon

Mise en ligne: 26 oct. 2018

Notes

(2) La prise de la mosquée de La Mecque le 20 novembre 1979 par des wahhabites hyper intégristes qui ébranle profondément le régime. Le 20 novembre 1979 est le premier jour de l’année 1400 dans le calendrier islamique.
(3) Lors de son interview avec Jeffrey Goldberg MBS aura l’audace de prétendre que la famille al-Sheikh est une famille du royaume semblable à des dizaines de milliers d’autres. « Abd al-Wahhab’s family, the al-Sheikh family, is today very well known, but there are tens of thousands of important families in Saudi Arabia today. » Saudi Crown Prince: Iran's Supreme Leader 'Makes Hitler Look Good' The Atlantic, 2 avril 2018, https://www.theatlantic.com/international/archive/2018/04/mohammed-bin-salman-iran-israel/557036/
(4) Voir Antoine Basbous L’Arabie saoudite en question, Perrin, 2002, p. 145
(5) Omero Marongiu-Perria Rouvrir les portes de l’islam Atlande 2017
(6) « لا يخلون رجل بامرأة إلا كان الشيطان ثالثهما » Voir « Interdiction pour un homme de s’isoler avec une femme épousable »
(7) Royaume d’Arabie saoudite - Fatwas du Comité permanent Fatwa n°19402 du 4 juillet 2005 http://www.alifta.net/Fatawa/fatawaDetails.aspx?languagename=fr&BookID=9&View=Page&PageNo=1&PageID=4491
 (8) On trouve dans l’ouvrage Les vrais ennemis de l’Occident  Alexandre Del Valle, L’Artilleur, oct 2016, l’un des exposés les plus complets de la stratégie prosélyte de l’Arabie saoudite depuis la fin des années 70.
(9) Suggestion to the New Saudi Crown Prince  Dr. Max Singer BESA Center Perspectives Paper No. 569, 25 août 2017 https://besacenter.org/perspectives-papers/new-saudi-crown-prince/ . Des attentats ont cependant eu lieu contre des Églises en Indonésie et un nouvel activisme djihadiste est signalé.


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