13 janvier 2018

Le silence de l’Europe

On est tenté de dire que les dirigeants européens n'ont pas le courage de leurs convictions. Mais cela impliquerait qu'ils aient des convictions. Tout montre, ces derniers jours, qu’elles se sont évanouies.



En particulier, les dirigeants européens ont été visiblement émus jour après jour, par le spectacle des Iraniens qui descendaient dans les rues de dizaines de villes et villages, risquant l'arrestation, la torture et la mort. Ils protestaient contre l’oppression et la paupérisation que leur inflige une classe religieuse qui domine l’Iran depuis près de deux générations.

Les théocrates ont utilisé les richesses pétrolières du pays et les milliards de dollars qui ont rempli les coffres de l’Iran suite à la levée des sanctions, pour soutenir leurs combattants en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen et à Gaza. Les dirigeants européens, qui regrettent tant l'impérialisme occidental du passé, semblent ne pas se soucier de l'impérialisme chiite au présent.

Une déclaration publiée par l'Union européenne était résolument insipide: "Dans les derniers jours, nous avons été en contact avec les autorités iraniennes. Dans un esprit de franchise et de respect qui est à la base de nos relations, nous attendons de toutes les parties concernées qu'elles s'abstiennent de toute violence et que le droit d'expression soit garanti, comme le soulignent des déclarations du gouvernement iranien. "

Federica Mogherini, la Haute Représentante de l'Union Européenne pour les affaires étrangères, n'a rien dit de plus. Au cours du week-end, elle s'est rendue à Cuba où elle a signé des accords visant à «renforcer les relations» avec la dictature communiste. Concernant le nombre croissant de prisonniers politiques qui pourrissent dans les prisons cubaines, elle a également gardé le silence.

En dépit du Brexit, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères Boris Johnson n’a pas été plus audacieux, appelant simplement « toutes les parties concernées à renoncer à la violence. » Sa retenue pourrait s’expliquer par sa volonté d'obtenir la libération de Nazanin Zaghari-Ratcliffe, un anglo-iranien détenu en Iran depuis 18 mois. La prise d'otage est une tactique efficace pour le régime théocratique.

La réponse du parti travailliste britannique a été encore pire. Emily Thornberry, secrétaire aux Affaires étrangères du « shadow cabinet » [gouvernement fantôme traditionnellement désigné par l’opposition au Royaume Uni], a déclaré qu'elle ne savait pas qui on pouvait ranger en Iran dans la catégorie des « gens biens .» Je suis assez vieux pour me souvenir de l’époque où les socialistes n’avaient pas de mal à distinguer les travailleurs aux enfants sous-alimentés des milliardaires qui envoyaient des voyous pour assommer ceux qui osaient se plaindre.

Le président français Emmanuel Macron a réagi aux événements d’Iran avec des propos tranchants, adressés à, devinez à qui ? Aux États-Unis, à Israël et à l'Arabie Saoudite. La politique de ces trois pays, a-t-il dit, "nous conduit quasiment à la guerre".

Pendant ce temps, au Conseil de sécurité des Nations Unies à New York, l’Ambassadeur des États-Unis, Nikki Haley, a tenté de rassembler ce que le New York Times a appelé «une réponse internationale musclée à la répression des manifestants antigouvernementaux en l'Iran. » L'ambassadeur russe, Vassili A. Nebenzy a malicieusement suggéré que le slogan «Black Lives Matter » [les vies des Noirs comptent] pouvait bien remplacer cette réponse.

Mettre en cause les relations interraciales en Amérique pour bloquer l'action ou même la discussion des violations flagrantes des droits de l'homme dans d’autres endroits, est une petite musique que les apparatchiks du Kremlin jouent depuis l'époque soviétique. J’y ai été confronté pour la première fois lors d’une rencontre d’étudiants à l'université de Leningrad dans les années 1970. J’avais protesté à plusieurs reprises :"S'il vous plaît, n'utilisez pas cet argument… je vois comment les Russes traitent les étudiants africains ici même, dans ce dortoir." Mon interlocuteur s'était indigné: "C'est différent ! » "Comment?" "Eh bien, parce que vous le savez, ils s’en prennent à nos femmes !"

Néanmoins, Richard Haass, président du Conseil des Affaires étrangères US, a publié sur Twitter les commentaires de l'ambassadeur russe, ajoutant: "La meute s'est déchaînée à l'ONU. Cela révèle à quel point les États-Unis sont désormais isolés dans un monde où  la communauté internationale, les États souverains, s’affranchissent de toute obligation de protection de la liberté et des droits de l'homme. » "

Je lui ai demandé: "Faut-il comprendre que Vladimir Poutine serait aujourd'hui notre allié fidèle en matière de droits de l'homme si Hillary Clinton avait été élue présidente?" Il n'a pas daigné répondre.

M. Haass a raison sur un point: l'Amérique est de plus en plus isolée. Le nombre de pays disposées à défendre les libertés fondamentales est faible, et il diminue.

La question qui se pose à l'administration Trump est maintenant de savoir si sa rhétorique de principe sera accompagnée d’actions significatives. Selon moi, de telles actions doivent avoir deux objectifs: (1) le soutien aux Iraniens en détresse, et (2) faire payer plus cher au régime ses transgressions - le terrorisme, le développement des missiles balistiques à capacité nucléaire, les violations des droits de l'homme fondamentaux à l’intérieur et à l'étranger.

Il est bon de noter que ces mesures ne mettront pas fin au Plan d'action global conjoint [accord nucléaire iranien]. Cet accord a levé les sanctions imposées pour pénaliser le programme d'armement nucléaire illicite de Téhéran, en échange de l'assurance que ce programme serait temporairement suspendu. L'immunité générale pour toutes les transgressions ultérieures de l'Iran n'a jamais été envisagée, c’est ce que John Kerry et autres porte-paroles de l'administration Obama nous ont répété à plusieurs reprises.

La liste des actions potentiellement utiles est longue. En voici une: le président Trump devrait accuser EIKO ([un groupe économique dénommé] « Exécution des ordres de l'imam Khomenei, ou Setad en persan ») et ses dizaines de filiales coupables de  corruption au titre de la loi Magnitsky. (*) 

EIKO est une énorme société de portefeuille sous le contrôle total du Guide suprême Ali Khamenei. Une enquête de Reuters a estimé sa valeur à 95 milliards de dollars – un capital accumulé par «la saisie systématique de milliers de biens appartenant à des Iraniens ordinaires». Les États-Unis pourraient alors pénaliser les entreprises étrangères ou les particuliers en relation d’affaires avec EIKO, ses filiales ou ses sociétés écrans.

En outre, les informations détenues par les renseignements américains sur les actifs escroqués par des organisations gouvernementales iraniennes - le Corps des Gardiens de la révolution islamique, par exemple - pourraient être rendues publiques. Les Iraniens ordinaires ont le droit de savoir combien les théocrates leur ont pris dans les poches. Les Européens ordinaires ont le droit de savoir qui sont ces gens dont leurs dirigeants ont si peur d'offenser et qu’ils sont si désireux d'apaiser.

(*) Cette loi américaine de 2012 autorise l’application de sanctions à des fonctionnaires étrangers impliqués dans des actes de répression cruels et  illégaux

Titre original : Europe’s Silence

Auteur : Clifford D. May, président de la Fondation pour la défense des démocraties 

Date de première publication : 9 janvier 2018 dans le Washington Times 

Traduction : Jean-Pierre Bensimon

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