19 décembre 2017

Vous avez peur, M. Finkielkraut, vous allez au désastre

Faut-il vraiment donner temps et énergie pour décrypter les pétulances et les pudeurs d’Alain Finkielkraut, notre académicien très médiatique, quand il parle de Jérusalem ?


Alain Finlielkraut
Oui, parce que sa colère porte sur un sujet d’importance historique et stratégique, le statut d’une ville unique par son histoire, otage des manipulations de l’avant-garde du fanatisme musulman contemporain. Un sujet exigeant de la modestie, du courage, et même des connaissances, autant de traits qui auront fait singulièrement défaut à l’Immortel. 

Oui aussi, parce que la parole  hyper médiatisée de Finkielkraut est répercutée vers des centaines de milliers d’auditeurs attentifs et potentiellement usés et abusés.

L’intellectuel a développé son réquisitoire dans deux émissions (*) du dimanche suivant le discours où Donald Trump annonçait la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël : le matin sur LCI avec Audrey Crespo-Mara, et à la mi journée sur RCJ avec Élisabeth Lévy. Trois grandes cibles faisaient les frais de son exaspération : Donald Trump, bien sûr, mais aussi et surtout Benjamin Netanyahou et le CRIF.

1) La faute de Trump, c’était pour l'inventeur de l'identité malheureuse « une décision catastrophique », pour une série de raisons : 

-le risque d’embrasement de la région
-la mise en danger des civils et militaires israéliens
-l’interdiction de toute négociation
- la faillite du rapprochement en cours entre Israël et le monde sunnite
- le renforcement de l’extrémisme palestinien

Il n’y a aucune base sérieuse à ces reproches. Dans une certaine mesure l’embrasement et le danger étaient déjà là et bien là. « Rallumer le feu. Parce qu’il était éteint peut-être ? » se moque Franz-Olivier Giesbert. Et comment nommer alors les dizaines de milliers de missiles disposés par le Hezbollah et l’Iran au milieu des populations civiles chiites de la frontière nord, ceux du Hamas à la frontière sud, et les déploiements des Gardes de la révolution iraniens et des milices chiites afghanes et pakistanaises aux abords du Mont Hermon ? Tout cela a-t-il été provoqué par la reconnaissance de Trump ? Les jusqu’au-boutistes palestiniens ne sont qu’une composante infime du tableau des menaces qui pèsent sur Israël.

Il en est de même des négociations. Finkielkraut ignore-t-il qu’elle sont suspendues depuis plus de deux ans, que Netanyahou avait gelé toute construction dans les implantations dix mois durant sans que Mahmoud Abbas cède aux demandes de «conversations bilatérales» de Barack Obama ; qu’elles ont semblé reprendre après qu’Israël ait accepté des concessions invraisemblables en diplomatie, avant de sombrer lors de la création d’un éphémère gouvernement Fatah-Hamas, manière pour Ramallah de fermer toutes les portes du compromis. L’extrémisme palestinien, dans la réalité concrète est la somme du fanatisme des groupes djihadistes de Gaza, et du niveau de violence ad hoc imposé par  Abbas et le Fatah pour justifier l'inquiétude en Occident et garantir ainsi les flux de dollars principalement alloués à la corruption et au subventionnement des auteurs d’attentats emprisonnés et de leurs familles. Telle était l’équation, qui précédait, et de loin, l’annonce de Trump, et qui régit depuis plusieurs décennies le niveau de violence entre Israéliens et Palestiniens embrigadés.

Enfin, le rapprochement d’Israël avec les sunnites ne dépend ni des initiatives américaines, ni des inclinations réciproques, mais de l’intensité de la menace iranienne, qui se porte bien malheureusement. D’ailleurs, postérieurement au discours de Trump, les autorités saoudiennes ont confirmé leur orientation et laissé un universitaire, Abdelhamid Hakim, exprimer à la télévision Alhurra que les Arabes devraient reconnaître que la sainteté de Jérusalem est aussi importante pour les Juifs que celle de La Mecque pour eux-mêmes, et qu’il faut comprendre « l’autre partie » si l’on veut réussir des négociations de paix. Une Jérusalem juive lui convient très bien, à la différence de la diplomatie française, pourvu que Haram al Sharif reste sous contrôle musulman.

Les vitupérations de Finkielkraut, sans valeur, font apparaître en creux, une philosophie désastreuse. Pour lui, les décisions de la première puissance mondiale doivent être suspendues à la ratification préalable de Ramallah. La paix passe par le sceau de Mahmoud Abbas. La colère de Ramallah, ou de Gaza, le coup de sang de la rue arabe et musulmane, semblent aussi intimidantes pour le philosophe inquiet qu’une explosion nucléaire ou un tsunami. 

Pour lui, refuser qu’Israël, comme tous les pays, décide souverainement du siège de sa capitale (avec les restrictions édictées par Trump) est un fait anodin, une discrimination et une ghettoïsation acceptables. 

Pour lui, tenir compte de la réalité des faits n’a pas plus de valeur. La réalité étant que, par définition, une capitale n’est rien d’autre que le lieu où sont implantées les autorités politiques et administratives d’un pays, ce qui est à l’évidence le cas de Jérusalem pour Israël. 

Plus grave encore le soi-disant observateur des affaires du Moyen-Orient attaché à Israël, semble ne pas avoir encore compris que le conflit israélo-palestinien s’éternise parce pour la complaisance occidentale autorise les caciques du djihad local à préférer l’affrontement au compromis. Le présent est beaucoup plus rentable que la pénible édification d'un Etat. De ce point de vue, l’initiative de Trump est de grande valeur, car elle introduit une limite concrète à leurs rêves de destruction à terme d’Israël, et à leur choix logique de la temporisation contre le compromis.

2) La faute de Netanyahou, qui n’est pour rien dans le calcul des autorités américaines, est d’avoir osé dire que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de son pays était de portée historique. Pour cela, le philosophe académicien va s’acharner, va l’accabler de toutes ses aigreurs, bien plus acides que celles qu’il avait réservées à Donald Trump. Netanyahou, le monstre de Jérusalem, pousse pour lui les Palestiniens au désespoir et à l’extrémisme. Il ne leur  propose rien –et il faut voir la vigueur mise dans ce "rien"- ; il ne démantèle pas les implantations comme Ariel Sharon, il ne veut pas négocier, il veut se maintenir au pouvoir à tout prix, et, fermez le ban, il dirige le gouvernement le plus antisioniste de l’histoire du pays.

Détester, laisser le champ libre à des passions quasi animales, ne mène pas loin quand on pose sur ses épaules le manteau du visionnaire, et pire encore,  sur son crâne le chapeau de la philosophie. La raison, enfin, les faits ! Une remarque d’ailleurs : la rhétorique de Finkielkraut est bien spécifique. Quand il veut soutenir une idée ou réfuter une proposition, il s’arme d’une citation. Les faits sont le plus souvent évoqués de façon allusive. A la place, il puise dans sa mémoire remarquable et ses vastes lectures telle citation d’un grand classique ou d’un auteur moins connu, qui fait pour lui office de preuve ou de vérité. Tout cela est agréable à entendre, et fait beaucoup d’effet devant les caméras de télévision et dans les salons. Mais la réalité n’est pas gracieuse, ni bien tournée. Il faut emprunter plutôt les « chemins escarpés » de Marx que les fauteuils des studios de TV pour s’en approcher un peu.

Le « désespoir » des Palestiniens, leur « humiliation » sont autant de paroles de propagande dont on ne sait pas bien si elles ont été concoctées par la gauche occidentale ou par les experts de Ramallah formés à l’école stalinienne ou  vietnamienne. Mahmoud Abbas en est d’ailleurs l’un premiers apprenants et désormais l'un des grands maîtres. Remarquons cependant qu’en matière de non-embrasement, le démantèlement des implantations israéliennes à Gaza  par Ariel Sharon, suggéré par "Finkie", aura été un contre-exemple. En moins de dix ans (2005/2014) le bienvenu démantèlement a produit trois guerres majeures, le débarquement de l’Iran, et la naissance d’un nouveau front de guerre actif, au sud cette fois. 

Voila un paradoxe qui ne sied pas à la philosophie, du moins pas à celle de l’académicien. Vous cessez « d’occuper », vous démantelez, et vous avez la guerre. Étrange n’est-ce pas ? Mais pas pour l'analyste stratégique , même débutant, qui raisonne à partir des faits et non des mots qui hérissent le militant occidental de gauche. Ce n'est pas vous qui choisissez votre ennemi, c'est lui qui vous choisit. S'il vous a choisi, vous pourrez faire de belles déclarations, plier l’échine, et même aller cultiver votre jardin pour lui échapper, comme le disait Jean Hippolyte à Julien Freund, vous serez quand même traqué et vos dérobades ne feront qu'alimenter son ardeur prédatrice. 

Finkielkraut va encore plus loin que Jean Hippolyte, il estime que dans le cas d’Israël, on a le devoir de faire des propositions engageantes, d'amadouer ennemi par des dons. «Netanyahou ne propose rien aux Palestiniens ! » s’indigne-t-il. Pourtant l’État juif en a fait des propositions, rejetées, et suivies immédiatement d'offensives de guerre initiées par leurs bénéficiaires espérés : en 2000 à Camp David, en 2001 à Taba sous l’égide de Bill Clinton , en 2008 directement à Mahmoud Abbas, sous l’égide de G W Bush. 

A chaque fois le retrait sur les lignes de 67 et la division de Jérusalem étaient stupidement offerts. Réponse palestinienne : la guerre terroriste. Le fameux embrasement. Encore une fois le philosophe parisien est mis à mal. Vous faites des propositions comme il le demande obsessionnellement, vous opérez des retraits, vous cessez la soi-disant « occupation » et vous avez la guerre. Il y a visiblement un paramètre qui échappe à l’académicien et devrait l'intriguer. L’ennemi ne veut pas coexister avec vous, voila. Il veut vous rayer de la carte, et plus vous lui faites des manières, plus il pense que vous en êtes à la dernière extrémité. Il manque un petit engrenage dans la dialectique de Finkielkraut. C’est cruel mais il faudrait qu’il en prenne enfin conscience.

3 ) La faute du CRIF. C’est contre cette petite organisation, prévisible, assez conformiste, bien éduquée, que l’intellectuel médiatique va se déchaîner avec le plus de mépris. Il est coupable le CRIF ! 

Il est coupable de s’être réjoui de la décision de Trump, et surtout d’avoir osé demander au gouvernement Philippe-Macron de faire comme Trump, de reconnaître la réalité, celle de Jérusalem comme capitale d'Israël. Une demande sans doute inspirée à ces Juifs gentils par le psaume qu’ils n’ont pas totalement oublié : « Si je t'oublie Jérusalem, que ma main droite perde toutes ses habiletés, que ma langue s'attache à mon palais.... ». La suggestion est tellement épouvantable et contraire aux normes du politiquement correct que Finkielkraut perd toute mesure. Il accuse le CRIF de sortir de ses prérogatives, d’être la 2ème ambassade d’Israël -entendons d’être vendu à Israël-, de devenir le Conseil représentatif des intérêts de Netanyahou; « au lieu de demander à Macron de s’aligner sur Trump, il devrait, lui, ne pas s’aligner sur Netanyahou ». Et cerise sur le gâteau, il reproche au CRIF de justifier « l’odieuse propagande de tous ceux qui identifient les Juifs de France , quels qu’ils soient, à la droite israélienne ». 

La dernière accusation est particulièrement perverse, car c’est justement Alain Finkielkraut et ses amis de Jcall qui ont inventé cette fiction d'identification à la droite israélienne, avec l’aide de l’extrême gauchiste israélien Elie Barnavi. Ils en ont fait l’axe de leur propagande pour délégitimer dans l’opinion française certains dirigeants du CRIF, bien modérés mais fustigés pour témoigner d'un peu de fidélité à leurs convictions  et penser que le sionisme n’est pas une idée aussi exécrable qu’on le dit en Europe. Laissons les autres accusations, elles sont si misérables. La deuxième ambassade, cette antienne antisémite ! Le Juif travaille pour l’étranger..., il en est là Finkielkraut ! Il n’a pas encore dit « le lobby », mais …

Avant de terminer, il faut revenir un instant sur le thème du « risque ». Visiblement Finkielkraut exprime une peur viscérale, celle que la violence arabe qui l'effraie se déchaîne, que peut-être elle rebondisse en France, que son univers personnel et sa cour parisienne, soient de ce fait impactés, et affrontent un environnement dégradé. Peut-être estime-t-il que prendre la tête de la nième croisade idéologique contre Israël, contribuera à son crédit comme défenseur des institutions républicaines. 

Pourtant le risque c’est la vie, et souvent la prise de risque épargne les vies. Quand David Ben Gourion a créé Israël, il a pris de vrais risques. Et au bout du compte, d’innombrables vies juives et arabes ont été préservées du chaos. Quand Churchill a promis à son peuple du sang, de la sueur et des larmes, il a pris des risques immenses. Où serait l’Europe aujourd’hui sans ces risques. 

Quand Neville Chamberlain est rentré d’Allemagne, il s’enthousiasmait d’avoir fait « la paix de notre temps ». En fait, en voulant conjurer le risque d'une guerre hic et nunc, prenant un risque majeur à terme, aux effroyables conséquences. Il s'est laissé intimider, il n'a pas compris à qui il avait à faire, il a eu "le déshonneur et la guerre."

Quand Rabin a serré (avec tant d’hésitation) la main d’Arafat sur le parvis de la Maison Blanche en 1993, il voulait sans doute lui aussi conjurer des risques (sans doute ceux des pressions américaines). Il a finalement tendu la main. Israël l’a payé de milliers de morts et d’un risque stratégique terriblement aggravé pour longtemps. Une poignée de mains peut apporter la guerre, une détermination lucide et courageuse la paix.

C'est ainsi cher Alain Finkielkraut, qu'à force de fausse vertu, de fausse pensée, et de faux diagnostics, on est bien menace de terminer dans les poubelles de l’histoire et de la morale qui ont de larges bords.

Trump a pris, et fait prendre, un risque calculé en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël. Ce risque va peut-être faire comprendre aux « durs » du djihad palestinien qu’ils ne pourront plus jouer éternellement la partition de la victime humiliée,  mais violente, sanguinaire et vénale, qu’ils nous servent depuis si longtemps. Et puis Trump a dit aux Israéliens « vous êtes un peuple aussi égal que les autres » et « vous êtes chez vous à Jérusalem ». 

Ce n’est pas rien quand même !

(*) On en trouve le script à l'adresse suivante.

Jean-Pierre Bensimon

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire